« C’est comme si l’on me replongeait dans ce camp », confie Satko Mujagić chaque fois que ressurgissent, dans les médias, des mensonges sur les camps de Prijedor. Pendant la guerre de Bosnie, en 1992 et 1993, une campagne de nettoyage ethnique fut menée par les dirigeants politiques et militaires des Serbes de Bosnie, appuyés par des unités paramilitaires, visant principalement les civils bosniaques et croates dans la région de Prijedor, au nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine. Après le massacre de Srebrenica, cette région présente le deuxième bilan le plus lourd en termes de meurtres de civils durant le conflit.

Au cœur de cette politique de persécution, les autorités serbes mirent en place plusieurs camps de concentration — Omarska, Keraterm et Trnopolje — dont l’existence fut révélée par des journalistes. Pourtant, malgré les procès du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, les dizaines de jugements rendus et les quelque 600 années de prison prononcées, les anciens détenus de Prijedor demeurent confrontés à des formes persistantes de négationnisme, selon lesquelles rien ne se serait produit au printemps 1992.

Trois cents euros. C’est le montant de l’amende infligée par l’Agence de régulation des médias de Serbie au journaliste Milomir Marić, de la chaîne Happy TV, pour avoir affirmé que le camp de Prijedor était un centre ouvert où les détenus étaient « protégés » plutôt que maltraités. Une sanction dérisoire pour Satko Mujagić et Fikret Alić, anciens prisonniers de ce camp de concentration, qui avaient porté plainte contre la chaîne.

« C’était ouvert, ils pouvaient quitter ce camp quand ils le voulaient. C’était un centre de rassemblement où ils étaient placés pour être protégés de l’assassinat. On les a nourris, et cet homme si maigre a ensuite été exhibé comme dans un cirque à travers l’Europe », déclarait Marić lors d’une émission diffusée le 22 février 2021, en présence du réalisateur Predrag Antonijević. Tous deux commentaient alors la photographie de Fikret Alić derrière des barbelés, publiée en couverture du magazine Time le 17 août 1992, en le désignant comme « celui qui avait la tuberculose».

Fikret Alić apparaît sur cette photographie dans un état d’extrême dénuement. Non pas en raison de la maladie que certains lui ont prêtée, mais des coups et de la faim. Il raconte que, durant les cinquante-six jours passés au camp de Keraterm, il fut battu pendant cinquante jours, n’échappant que six jours aux violences les plus graves. Les repas se limitaient à deux tranches de pain et à une maigre portion de soupe.

Arrêté dans le village de Sivci, roué de coups, entassé dans un bus avec près de 200 autres hommes, il fut transféré à Keraterm. Les restes de certains détenus ont depuis été retrouvés à Tomašica et dans d’autres fosses communes.

D’une superficie de 10 000 mètres carrés — l’équivalent d’un terrain et demi de football — Tomašica est l’une des plus vastes fosses communes découvertes en Bosnie depuis la fin de la guerre. Mise au jour en 2013, elle contenait les restes de 435 personnes ; seules 274 ont pu être identifiées, en raison des déplacements ultérieurs des corps. Les éléments de preuve recueillis sur ce site ont été versés au dossier du procès de Ratko Mladić, ancien chef d’état-major de l’armée de la Republika Srpska, devant le Tribunal de La Haye. L’emplacement de la fosse avait été révélé à l’Institut des personnes disparues de Bosnie-Herzégovine par un ancien membre de cette armée, resté anonyme pour sa sécurité.

Tomašica n’est pourtant pas un cas isolé. Selon les données de l’Institut pour les personnes disparues, 73 fosses communes ont été dÉcouvertes autour de cette ville de l’ouest de Bosnie-Herzégovine. Les corps enterrés dans la fosse commune du village de Kevljani ont également été déplacés par la suite vers des fosses secondaires et tertiaires.

Le 5 août 1992, Fikret Alić est transféré au camp de Trnopolje, où sont tournées les images de la télévision ITN qui feront le tour du monde. Le reportage est signé par la journaliste Penny Marshall et le reporter Ed Vulliamy, alors correspondant pour The Observer. Pour la première fois, l’opinion internationale découvre ces silhouettes émaciées derrière des barbelés. Trop affaibli, Alić ne pourra témoigner dans la procédure engagée contre Milomir Marić. Mais Ed Vulliamy se souvient avec précision du moment où il a compris ce qui se déroulait dans les anciennes usines de Prijedor.

« Après avoir insisté pour que notre voiture s’arrête, nous avons aperçu cette scène — Fikret et d’autres hommes derrière les barbelés. Nous leur avons parlé : ils nous ont raconté leur arrivée, l’absence de nouvelles de leurs familles. En entrant dans le camp, nous avons été saisis par l’odeur — un mélange d’excréments, de sueur et de chaleur. Ce que fait aujourd’hui la chaîne Happy – prétendre que nous aurions fabriqué ces images est grotesque- s’est produit à de nombreuses reprises par le passé. Ce n’est pas le même révisionnisme que celui de l’Holocauste, mais il en partage le ressort », témoigne-t-il.

Satko Mujagić, lui aussi, a été détenu dans plusieurs camps, notamment à Omarska et à Manjača, où entre 3 000 et 8 000 personnes ont été internées situé sur la montagne du même nom près de Banja Luka, ancien site militaire de l’Armée populaire yougoslave (JNA) utilisé pour des exercices militaires pendant la guerre en Bosnie-Herzégovine. Le 8 août 1992, comme Alić, Mujagić est contraint d’apparaître à la télévision pour affirmer qu’Omarska n’était pas un camp et que les conditions de vie y étaient acceptables.

À Prijedor, dans les camps de Keraterm, Omarska et Trnopolje, plus de 30 000 civils bosniaques et croates ont été détenus. À Omarska seul, plus de 3 300 personnes ont été internées ; environ 700 n’ont pas survécu aux tortures. Dans l’ensemble de la région, 3 176 personnes ont été tuées, dont 102 enfants. Plus de quarante responsables ont été condamnés à plus de 600 années de prison par les juridictions internationales et nationales.

Ces crimes avaient été précédés, dès le 30 mai 1992, par un appel diffusé à la radio locale enjoignant les non-Serbes à accrocher des draps blancs à leurs maisons, suivi dès le lendemain de l’obligation de porter un brassard blanc — un marquage des corps qui résonne comme un écho sinistre de l’histoire européenne.

Malgré l’abondance des preuves — images, témoignages, jugements — le déni persiste. Plus de trente ans après, les anciens détenus entendent encore, dans l’espace public, des voix nier l’existence même des camps, parfois issues de générations nées après la guerre.

« Quand j’entends ces mensonges, c’est comme si l’on me replongeait dans ce camp. Je n’ai pas besoin que l’on reconnaisse ce qui s’est passé — les tribunaux l’ont établi. Mais quand cela est nié publiquement, tout vacille : le passé devient flou, soumis à croyance. Et cela m’atteint profondément », confie Satko Mujagić.

Une plainte contre Milomir Marić

Avec Fikret Alić, il engage une procédure judiciaire contre Milomir Marić. L’Association des anciens détenus de Kozarac se joint rapidement à leur démarche.

Les propos tenus à la télévision contredisent frontalement plus d’une vingtaine de jugements du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, ainsi qu’un nombre équivalent de décisions rendues par la Cour de Bosnie-Herzégovine. Pour Mujagić, ces décisions définitives constituent le socle même de la plainte.

« Notre objectif n’était pas de devoir prouver une fois encore, à Belgrade, que Prijedor était un système concentrationnaire. La loi serbe reconnaît la validité des décisions judiciaires, y compris étrangères : ce qui a été établi par les juridictions internationales doit s’imposer comme réalité juridique », explique-t-il.

La première saisine de l’Autorité de régulation des médias électroniques (REM) remonte à mars 2021. Mais la procédure s’enlise : commission incomplète, vote bloqué, suspension contestée. Il faudra près de trois ans pour qu’un tribunal administratif annule cette décision — avant que la REM ne rejette à nouveau la plainte, faute d’« éléments suffisants ». Entre-temps, les plaignants n’auront obtenu qu’une indemnisation dérisoire pour délais excessifs.

Pendant ce temps, Milomir Marić réitère publiquement ses propos, notamment lors d’une conférence à Banja Luka en décembre 2024, où il compare un ancien détenu à un « ours de cirque ».

Ces « camps qui ne sont pas des camps »

Le déni ne date pas d’hier. Dès 1992, parallèlement aux déportations et aux massacres, certains médias locaux construisent un récit alternatif niant les crimes. Des accusations délirantes visent même des médecins de Prijedor, présentés comme des criminels — sans la moindre preuve. Plusieurs d’entre eux périront dans les camps.

Mais l’idée selon laquelle les camps auraient été « ouverts » émerge surtout en Occident, avec des articles publiés dans la revue britannique Living Marxism. En contestant les reportages d’ITN, ces publications contribuent à semer le doute. Poursuivie pour diffamation, la revue sera condamnée et disparaîtra en 2000.

« ITN a poursuivi Living Marxism, et j’ai essayé de convaincre The Guardian de faire de même, mais ils avaient trop peur de le faire. ITN a gagné parce que les faits étaient incontestables. Ils n’avaient qu’un témoin, le Dr Idriz Merdžanić, mais il suffisait. En face, il n’y avait rien », rappelle Ed Vulliamy.

Avec la journaliste de télévision britannique Penny Marshall, ils obtiennent en août 1992 la permission de Radovan Karadžić d’entrer dans les camps d’Omarska et de Trnopolje. Leurs images d’Omarska joueront un rôle déterminant pour l’ouverture du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY).Vulliamy deviendra le premier journaliste à témoigner devant une juridiction internationale depuis Nuremberg. Il témoignera à plusieurs reprises devant ce Tribunal, notamment lors des procès pour les crimes commis à Prijedor, ainsi que pendant les procès menés contre les dirigeants serbes bosniaques, Radovan Karadžić et Ratko Mladić.

« Parce que cela me concerne »

La désinformation ne vise pas toujours à imposer une vérité alternative : elle brouille les repères, installe le doute, fragilise le socle commun des faits. Face à cela, certains continuent de résister.

Le 23 mai 2012, Emir Hodžić se tient seul sur la place centrale de Prijedor, un brassard blanc au bras, après l’interdiction d’une commémoration officielle. Un geste simple, pour honorer la mémoire des victimes- plus de 200 femmes et 10 filles tuées dans cette ville pendant la guerre.

«Je voulais seulement représenter mon père et mon frère qui ont survécu à Omarska et Trnopolje. Dans les jours qui ont suivi, on m’a injurié, menacé aussi pour que je ne revienne par en ville. Mais j’ai aussi reçu des témoignage de soutien et des mots d’encouragement », écrit Hodžić à l’époque. Il venait alors de rentrer d’exil en Nouvelle-Zélande où il avait trouvé refuge après son expulsion avec toute sa famille de sa ville natale.

Près d’une décennie et demie plus tard, il dit que sa révolte est intacte. « J’ai vu la répression que subissent les rapatriés tant d’années après la guerre. La négation du génocide et de tout ce qui s’était passé n’était pas seulement théorique. Ces gens y étaient confrontés chaque jour. En tant qu’activiste et artiste, j’ai voulu montrer qu’il est impossible d’effacer ce qui s’est passé. Qu’ils ne pouvaient pas nous effacer, nous », raconte Emir Hodžić. « Je pense que les gens pourraient continuer à vivre ensemble s’il y avait une volonté politique, si chacun acceptait d’assumer ce qui s’est produit en leur nom. Toute l’histoire de la lutte contre le déni du génocide, en plus du droit à la mémoire, est aussi selon moi liée à notre histoire antifasciste commune, », ajoute-t-il. Grâce au travail de KVART, un centre pour la jeunesse et l’Initiative « Parce que cela me concerne », l’esprit antifasciste dont parle Emir est toujours présent dans cette ville. C’est grâce à cet activisme que les nouvelles générations, de toutes origines, ont commencé à se confronter au passé traumatique de Prijedor et du reste de la Bosnie-Herzégovine.

Abandonnés à leur sort

Mais faute de cadre juridique protégeant les anciens détenus, la reconstruction d’une mémoire commune reste inachevée. L’État, qui devrait en être le garant, demeure largement absent.

« Sans loi sur les anciens prisonniers de guerre- quelque soit leur appartenance ethnique- nous restons tous sans protection. Une telle loi aurait empêché que l’on nous insulte ainsi aujourd’hui », déplore Jusuf Arifagić, survivant des camps d’Omarska, Keraterm et Trnopolj.

En 1992, il avait trouvé refuge en Norvège . Rentré dans son village natal, Kozarac, à la fin des années 1990, il a mis en pratique les connaissances acquises dans ce pays scandinave en ouvrant une ferme de bétail norvégien. Il est également président de l’Association des anciens prisonniers de Kozarac et, depuis des années, avec d’autres activistes, travaille à l’organisation des Journées des Brassards Blancs à Prijedor.

« Nous nous battons seuls, et chaque année, les menaces que nous subissons s’aggravent de plus en plus », raconte Arifagić.

Adopter une loi reconnaissant les faits et protégeant les victimes constituerait une étape décisive. « Elle aurait été une base pour l’avenir. Il est nécessaire que la loi précise ce qui s’est exactement passé à Omarska, à Dretelj, à Kazani… je pense que c’est ce qui permettrait un début de réconciliation », explique Arifagić.

Aujourd’hui encore, la Bosnie-Herzégovine demeure confrontée à la persistance de la désinformation sur les crimes de guerre et l’existence des camps. Ces fake news ne sont pas seulement une insulte faite aux anciens prisonniers : elles constituent pour eux un nouveau traumatisme, une violence qui se répète, face à laquelle ils restent seuls. Une fois encore.