
Manifestation après le meurtre de David Dragičević.
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Pendant des années, dans le couloir d’entrée de l’appartement de Ljiljana Kovačević et de son défunt mari, le journaliste d’investigation Slobodan Vasković, il y a eu une petite valise prête en cas de départ.
« Parfois, on prévenait Slobo que nous devions nous mettre à l’abri, car il existait de sérieuses menaces, voire un risque que sa voiture fût piégée », se souvient Kovačević.
Parfois, tard dans la nuit, la famille fuyait Banja Luka et prenait la direction des frontières croate ou slovène, attendant sur place que le danger immédiat soit écarté. À leur retour, personne n’était autorisé à monter dans la voiture familiale, avant que Vasković ne démarre lui-même le moteur, afin de vérifier si aucun explosif n’avait été placé en dessous. Pourtant, Vasković continuait à enquêter et à publier.
« Sa ligne directrice était qu’il devait écrire ce qu’il pensait, quelles qu’en soient les conséquences. Il estimait que seule une écriture honnête, aussi brutale fût-elle, pouvait ébranler ceux dont il parlait dans ses écrits », dit-elle.
Cependant, en 2018, ils ont quitté la Republika Srpska et ce définitivement.

Ljiljana Kovačević, journaliste et épouse de Slobodan Vasković.
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Et ils ne sont pas les seuls.
Au cours de la dernière décennie, des centaines de milliers de personnes ont quitté la région, à la recherche de meilleurs salaires et d’un meilleur niveau de vie. On estime que la population de la Republika Srpska est passée de 1,1 million à environ 900 000 habitants aujourd’hui. Toutefois, parallèlement à cet exode économique se déroule un autre exode plus discret mais beaucoup plus inquiétant. Des journalistes, des militants, des opposants politiques et même de simples citoyens fuient une campagne sophistiquée de harcèlement politique, de diffamation et de menaces physiques, menée depuis plus d’une décennie et derrière laquelle, selon les victimes, se trouverait le pouvoir en place.
« Beaucoup sont partis parce qu’ils ne pouvaient plus supporter les pressions. Ici, celui qui refuse de se taire et veut penser par lui-même a du mal à survivre », affirme le journaliste et militant Miljan Kovač.

Miljan Kovač, journaliste.
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Selon lui, en Republika Srpska, la critique publique a vu son espace considérablement restreint.
« Comment les journalistes et les militants peuvent-ils survivre, quand même un simple travailleur peut encourir des problèmes s’il critique le pouvoir ? », se demande Kovač.
Les mécanismes d’intimidation
Dans le paysage politique et médiatique de la Republika Srpska, l’espace pour la dissidence s’est considérablement réduit. Les personnes critiquant le pouvoir sont régulièrement qualifiées de « mercenaires étrangers », de « traîtres », de « destructeurs de la Republika Srpska » ou d’« agents de renseignement de l’Occident et de Sarajevo ».
Ces étiquettes sont diffusées par des services publics contrôlés par les autorités et des portails d’information qui leur sont favorables ; elles sont particulièrement conçues pour délégitimer la critique et intimider les opposants.
« Nous avons assisté à des campagnes entières, au cours desquelles des individus et des organisations ont été désignés comme ennemis de la Republika Srpska et de son peuple, sans aucune preuve sérieuse », explique Srđan Puhalo, psychologue et analyste social.
L’un des exemples les plus connus a été celui des « livres noirs », documents que des représentants du parti au pouvoir en Republika Srpska, le SNSD, mentionnaient publiquement comme des listes de personnes et d’organisations qui, selon eux, agissaient contre les intérêts de la Republika Srpska. Ces discours, dans lesquels des individus et des ONG étaient présentés comme faisant partie d’un réseau « anti-serbe », ont encore renforcé le climat de méfiance à l’égard des militants et des critiques du pouvoir.
« Ceux qui étaient la cible de telles campagnes n’avaient souvent que deux choix : se retirer de la vie publique ou quitter le pays », affirme Puhalo.

Srđan Puhalo, psychologue.
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Tout cela avec l’aide du service public
Dès 2018, l’intolérance du régime envers les dissidents s’est transformée en hostilité ouverte lors des manifestations « Justice pour David ». Pendant des mois, des milliers de citoyens se sont rassemblés quotidiennement à Banja Luka, sur la place centrale, la place Krajina, pour exiger des explications concernant le meurtre non élucidé de David Dragičević, un étudiant de vingt et un ans.
La réaction des autorités a été rapide. La chaîne de télévision publique RTRS a présenté les citoyens endeuillés comme des participants à une action politiquement orchestrée contre le pouvoir et la Republika Srpska elle-même.
« Nous nous souvenons des manifestations pour David, au cours desquelles des accusations et des insultes très graves ont été proférées contre les manifestants. À ces campagnes participaient non seulement des hommes politiques, mais aussi certains médias, y compris le service public », explique Puhalo.
De manière générale, les analystes des médias ont qualifié l’information du service public de partiale.
« Il n’est plus nécessaire de rappeler que le service public de la RTRS est entièrement sous le contrôle et au service d’un seul parti politique et de son discours, et que cette chaîne ne fait même pas l’effort d’assurer un minimum d’équilibre dans la représentation des partis politiques, comme on l’attendrait d’un service public », affirme le portail Analiziraj.ba, spécialisé dans l’analyse et le suivi critique des médias.
Un tel traitement médiatique, soutenu par des campagnes sur les réseaux sociaux, met souvent des vies en danger au point que les victimes n’ont d’autre choix que de partir.
Danijela Ratešić, une militante ayant participé aux manifestations pour David Dragičević, a également été la cible d’attaques sur les réseaux sociaux.
« Une rhétorique basée sur des mensonges et des désinformations a été lancée et diffusée via le service public et les portails proches du pouvoir. Toute une machinerie était orientée vers la diffamation des personnes qui avaient le courage de s’exprimer publiquement », explique Ratešić, se souvenant d’une armée de bots internet mobilisés pour détruire les réputations.
Elle affirme que deux formes de communication publique totalement différentes se sont affrontées durant ces manifestations sur la place Krajina en 2018 : le discours spontané des citoyens et la rhétorique politique du pouvoir.
« Sur la place, on entendait les mots purs et spontanés de gens ordinaires parlant avec leur cœur d’un système qui les détruit. C’étaient des mots que des milliers de personnes ressentaient comme les leurs et qu’elles n’avaient souvent pas eu le courage de prononcer auparavant », dit Ratešić.
Selon elle, ce type de révolte citoyenne spontanée a provoqué une forte réaction des autorités.
« Cette manifestation a suscité une énorme peur au sein du pouvoir et a déclenché une rhétorique de haine fondée sur des mensonges et des désinformations diffusés par le service public et plusieurs portails créés à cette époque », affirme-t-elle.

Danijela Ratešić.
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Elle a fini par fuir le pays — non pas à cause des mots ou des insultes, mais parce que des mesures plus radicales avaient été prises, telles que son interpellation et transfert au poste de police et des menaces contre sa famille.
« Je n’ai jamais eu peur pour moi-même. Mais lorsque les pressions s’étendent à la famille, alors on comprend qu’il faut fixer des limites », dit Ratešić.
Aujourd’hui, sept ans après avoir quitté Banja Luka, elle affirme ne ressentir aucune nostalgie pour sa ville natale.
« Le problème n’est pas seulement la rhétorique. Le problème, c’est l’état d’esprit de ceux qui acceptent cette rhétorique et croient aveuglément ce que leur servent les médias contrôlés par le pouvoir. »
Situation de la liberté des médias
D’après un rapport de Reporters sans frontières (RSF), du Réseau international des journalistes (IJNet) et du Comité pour la protection des journalistes (CPJ), en Republika Srpska, la liberté des médias connaît un grave et rapide déclin. L’environnement pour le journalisme indépendant est de plus en plus hostile, polarisé et limité par une législation de type autoritaire.
Fin février 2025, le gouvernement de la Republika Srpska a adopté une loi extrêmement controversée exigeant que les organisations à but non lucratif et les médias indépendants financés de l’étranger soient enregistrés comme « agents étrangers ».
Le CPJ a fermement condamné cette mesure, soulignant qu’elle reflétait directement des tactiques autoritaires utilisées dans des pays, comme la Russie, pour criminaliser les voix critiques, couper les financements et réduire au silence les médias indépendants.

Manifestation de journalists à Banja Luka.
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Dans cette partie de la Bosnie-Herzégovine, la liberté des médias avait déjà été fragilisée par la décision prise, en 2023, par le gouvernement de la Republika Srpska, de recriminaliser la diffamation. Cela avait engendré un climat de peur, entraînant une autocensure généralisée. Des personnalités politiques de haut rang et des hommes d’affaires influents ont souvent recours à des poursuites dites SLAPP (Poursuites stratégiques contre la participation de l’opinion publique) pour ruiner et intimider les médias et les ONG.
IJNet et RSF soulignent qu’en Bosnie-Herzégovine, le paysage médiatique est profondément divisé selon des clivages ethno-nationaux. En Republika Srpska, le phénomène « d’État capturé » permet au parti au pouvoir, dirigé par le président Milorad Dodik, de manipuler le système judiciaire et les médias publics pour diffuser un agenda nationaliste, tout en réprimant le pluralisme démocratique.
En raison de ces multiples menaces pesant sur les journalistes et de l’absence de sécurité physique, ainsi que des lois restrictives et de l’ingérence politique dans leur travail, la Bosnie-Herzégovine a récemment enregistré une forte chute dans le classement mondial de la liberté de la presse de RSF, passant de la 64e à la 81e place.
Dans l’ensemble, les rapports dressent le portrait d’un secteur médiatique indépendant « assiégé », qui lutte pour sa survie, face à des autorités cherchant activement, par le biais de la législation, à éliminer le journalisme critique.
Les journalistes travaillant en Republika Srpska font face à une série d’agressions physiques, d’incendies criminels et de menaces de mort. Bien que la police intervienne parfois, les procureurs rejettent souvent les affaires impliquant des agressions contre des journalistes, ce qui favorise un climat d’impunité.
Il n’existe pas de refuge sûr
Pour ceux qui sont pris pour cible, même quitter le pays ne garantit pas la tranquillité.
Même après leur déménagement à Belgrade, Vasković et sa famille ont continué à subir de sévères pressions.
Des poursuites judiciaires s’accumulaient à Banja Luka, tandis que circulaient des rumeurs le décrivant comme un racketteur et que des données personnelles concernant le lieu de résidence de sa famille en Serbie étaient publiées sur les réseaux sociaux.
« On racontait que nous avions un grand appartement et que nous avions reçu de l’argent. La vérité, c’est que nous avons été locataires pendant cinq ans et que nous payions le loyer et les charges », dit Kovačević.
« Le pire, c’est quand ils s’en sont pris aux enfants », ajoute Kovačević. « C’était lâche et ignoble. Alors, on s’inquiète plus pour eux que pour soi-même. » Les pressions de longue durée ont laissé des traces indélébiles ; cela fait des années que ses enfants refusent de revenir à Banja Luka.
La cible, ce ne sont pas seulement les journalistes
Les campagnes de diffamation publique ne visent pas uniquement les journalistes et les militants civils. Des personnalités politiques importantes de l’opposition, comme la candidate à la présidentielle, Jelena Trivić, ont été, en 2022, la cible de campagnes virulentes les accusant de collaboration avec des centres de pouvoir étrangers et de tentative de déstabilisation de la région.
Le député de l’Assemblée nationale Nebojša Vukanović a signalé, à plusieurs reprises, des attaques contre ses biens, notamment des dégâts à sa maison et à son véhicule. L’analyste Tanja Topić a été publiquement qualifiée par le président de la Republika Srpska, Milorad Dodik, « d’agent des services de renseignement allemands ».
En 2018, quelques jours seulement après qu’un média proche du pouvoir a accusé un journaliste local d’avoir reçu de l’argent américain pour participer à une « destruction de la Republika Srpska dans la rue », celui-ci a été violemment roué de coups au point que son agression a été qualifiée par le parquet de tentative de meurtre. Les agresseurs ont été condamnés à de longues peines de prison, mais les commanditaires de l’agression n’ont jamais été identifiés.

La voiture personnelle du député Nebojša Vukanović a été incendiée à deux reprises à Trebinje.
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La décision de rester
Malgré l’espace restreint imparti à la libre expression de l’opinion, certains journalistes, militants et analystes restent néanmoins en Republika Srpska, jonglant entre interventions publiques et sécurité personnelle.
Pour ceux qui refusent de faire leurs valises, survivre est un acte de résistance quotidien.
« La question essentielle est peut-être de savoir ce qui nous retient encore ici, nous qui faisons partie de la scène journalistique et militante », dit la journaliste Gordana Katana. « Je suppose qu’il s’agit de nous défendre du mieux que nous pouvons. »
Pour ceux qui résistent encore, la critique du pouvoir fait partie de la responsabilité professionnelle et civique, malgré les pressions.
C’est pourquoi la question qui se pose n’est pas seulement de savoir pourquoi certains sont partis, mais aussi quelles conséquences à long terme laisse un tel climat politique et médiatique dans l’espace public.
Aussi, les divers destins des journalistes, des militants et des critiques politiques de Banja Luka représentent-il aujourd’hui bien plus que de simples histoires individuelles : ils montrent l’état de l’espace public et la place qu’il laisse aux opinions différentes de celle façonnée par le pouvoir à travers ses médias.
« Ce qui m’afflige le plus, c’est de voir les jeunes, les enfants et ceux, peu nombreux, qui pensent par eux-mêmes et qui, à cause d’une telle majorité, doivent vivre dans une atmosphère de haine et de désespoir », conclut Ratešić.
Ce reportage a été produit dans le cadre du projet WAR & LIES : Guerres et mensonges, le coût humain de la désinformation, financé par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et mis en œuvre par la Fondation Mediacentar (Bosnie-Herzégovine), After War (France) et l’Institut régional pour le développement de la presse (Ukraine). Le contenu relève de la seule responsabilité de son ou ses auteurs et ne reflète pas nécessairement les opinions de l’OIF ou des organisations chargées de la mise en œuvre du projet.




