© Pechera.info

En 1993, alors que la désintégration violente de la Yougoslavie battait son plein, Branka Vierda se réconfortait en s’adonnant à un rituel bien connu de l’enfance. Assise à la table de la salle à manger avec son père, elle collait soigneusement des autocollants à collectionner dans un album en papier.
Mais son album  ne se remplissait pas d’images de stars du football ou de personnages de dessins animés. Produit par la confiserie croate Kraš, l’album « Cro Army » (Armée croate) présentait des équipements et des insignes d’unités militaires ainsi que des soldats dans différentes poses.
« Évidemment, quand je le regarde aujourd’hui, je me rends bien compte que ce n’était vraiment pas quelque chose d’adapté pour les enfants » se souvient Mme Vierda. « Pourtant, à l’époque, cela marchait plutôt bien, cela impliquait les enfants et les motivait à participer à la guerre en quelque sorte. »
Des décennies plus tard, à des milliers de kilomètres de la Croatie, une autre guerre révèle une forme bien plus dangereuse d’implication des enfants.

Autocollant.
© War Childhood Museum de Sarajevo

En Ukraine, un garçon de 11 ans a récemment tenté d’incendier un véhicule militaire. Une jeune fille de 17 ans a été arrêtée alors qu’elle repérait une centrale thermique afin d’aider à coordonner des frappes de missiles russes. Enfin, fin 2024, une écolière de 15 ans a transport » une bombe dans un commissariat de Tchernihiv, les agents ukrainiens qui avaient intercepté les communications ont pu déjouer la tentative d’attentat.
Tous ces enfants ont été recrutés par les services spéciaux russes et leur propagande sur les réseaux sociaux.
L’utilisation d’enfants dans la guerre n’est pas nouvelle. Ce qui change, c’est la facilité avec laquelle ils peuvent être atteints, recrutés et transformés en instruments de violence ; de la normalisation discrète du conflit dans la vie quotidienne à une participation directe, via le numérique.

Branka Vierda – photo fournie par Mayda Salkanovic

La Yougoslavie des années 1990 : normaliser le conflit par le jeu

Pendant les conflits des années 1990, la mobilisation psychologique de la population visait souvent les enfants. Les messages guerriers étaient intégrés de manière subtile dans les jeux quotidiens, à travers ce que les historiens appellent le « nationalisme banal » soient des récits subtils du quotidien destinés à construire une conscience ethno-nationale.
Pour la jeune Branka, collectionner les autocollants « Cro Army » ressemblait à un devoir civique. Cela introduisait la terminologie militaire dans sa routine quotidienne et nourrissait un sentiment de fierté. Ivana Polić, historienne et professeure à l’université d’État de Floride, explique que l’album avait acquis un statut emblématique en Croatie.
« Il est devenu une partie du quotidien des enfants et a contribué à l’intériorisation de la terminologie et de la culture militaires » explique Polić.
Les autocollants « Cro Army « étaient conçus pour être amusants ou attrayants et non pas directement militaristes. C’est pourquoi ils franchissaient parfois les frontières ethno-nationales et étaient collectionnés par des enfants en dehors du groupe ethnique ciblé.
« Cela montre que les enfants veulent simplement s’amuser, et que dans ce cas, cela avait peu à voir avec le symbolisme national associé à l’album », ajoute Polić.

Autocollants.
© War Childhood Museum de Sarajevo

Une idéologie intégrée dans le jeu

L’historien Edin Omerčić affirme que la propagande de guerre destinée aux enfants s’inscrit dans le prolongement de pratiques plus anciennes de messages militarisés adressés aux jeunes en Yougoslavie. De nombreux livres, histoires et chansons pour enfants comportaient, selon lui, des sous-entendus nationalistes très subtils.
« L’invitation à prendre les armes ne se faisait pas ouvertement, par exemple à travers les journaux télévisés », explique Omerčić. « Il accompagnait les enfants tout au long de leur enfance. »
Il cite notamment la tradition des Pionniers. Dans la Yougoslavie socialiste, comme en URSS, les Pionniers faisaient partie d’une organisation nationale d’enfants promouvant les valeurs socialistes, l’identité collective yougoslave et la loyauté envers l’État. Les enfants y entraient généralement vers l’âge de sept ans lors d’une cérémonie d’initiation organisée à l’école primaire.
Un processus similaire se profile aujourd’hui dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie, où l’enfance est façonnée par une exposition systématique à des récits militaristes. Les programmes scolaires ont été réécrits, les enfants sont poussés à participer à des cérémonies militaires et à rejoindre des organisations militaro-patriotiques russes.
En dehors des salles de cours, la propagande est encore renforcée par des évènements culturels et médiatiques comme des festivals, des concours de dessin, des camps d’été et des émissions de télévision destinés à ce que les enfants intègrent les récits officiels.
« Tout cela permet de créer un environnement au sein duquel la guerre d’agression de la Russie est présentée comme normale, voire héroïque » explique Olga Yurkova, co-fondatrice de StopFake.org.

Olga Yurkova
Photo issue de sa page Facebook

L’ère numérique : les réseaux sociaux comme outil de recrutement

Aujourd’hui, l’avènement des smartphones a supprimé les barrières physiques entre les propagandistes et les jeunes. Dans la guerre en cours en Ukraine, les enfants ne sont plus seulement des « dommages collatéraux » ou des consommateurs passifs de médias nationalistes ; ils sont activement recrutés comme saboteurs et combattants.
Devant le manque de sympathisants dans les zones contrôlées par le gouvernement ukrainien, les services de renseignement russes ont exploité la vulnérabilité financière et la naïveté de certains adolescents. Le danger se cache désormais dans les chambres d’enfants, derrière des écrans lumineux.
En utilisant des plateformes numériques comme Telegram, TikTok, Instagram ou des jeux vidéo en ligne, les recruteurs établissent patiemment une relation de confiance avec les enfants.
Ils commencent par offrir de petites sommes d’argent pour des infractions mineures, comme peindre des slogans anti-ukrainiens sur des murs. Une fois l’enfant impliqué, ils utilisent le flux des réseaux sociaux plein de mèmes, de courtes vidéos et de récits d’une « guerre absurde » pour faire tomber les barrières psychologiques empêchant de passer à l’acte .
Ils assignent ensuite des tâches dangereuses aux adolescents en leur mentant sur le fait que leur statut de mineur les protégera de possibles poursuites, alors qu’en fait, la responsabilité pénale pour les infractions graves en Ukraine est fixée à 14 ans.
L’accès direct aux adolescents, via le numérique, a conduit à une série d’incidents violents inquiétants. Au cours des deux dernières années, le Service de sécurité ukrainien (SBU) a identifié 240 mineurs recrutés par les services russes. Fait frappant, les mineurs représentent désormais plus de 30 % des personnes impliquées dans des actes de sabotage et des attaques terroristes dans le pays.

La militarisation dans différents contextes

L’historien ukrainien et expert militaire Mykhailo Zhirokhov, ancien directeur d’école dans l’oblast de Donetsk ayant quitté la région après le début de l’occupation russe, souligne que le système éducatif ukrainien a été l’une des premières cibles du contrôle de Moscou. Les programmes scolaires ont rapidement été remplacés par des programmes russes présentant l’Ukraine comme un État « artificiel » et son gouvernement comme nazi, récit constamment relayé par les médias d’État en Russie.

Mykhaylo Zhirokhov
Photo issue de sa page Facebook

« Avec l’occupation, les professions militaires redeviennent populaires, comme à l’époque soviétique. Dans les classes de fin d’études, une proportion importante d’élèves s’inscrit dans des établissements militaires », explique-t-il.
Dans un contexte différent, des formes de militarisation réapparaissent dans certaines parties des Balkans. En mars 2026, la Croatie a officiellement réintroduit un service militaire obligatoire de deux mois, suspendu depuis 2008. Le ministre de la Défense croate a invoqué l’évolution de l’environnement sécuritaire comme raison principale.
« Nous observons une augmentation de différents types de menaces qui exigent une réponse rapide et efficace de l’ensemble de la société », a-t-il déclaré. Fait notable, plus de la moitié du premier groupe de 800 conscrits se sont portés volontaires.
Dans un climat mondial de plus en plus militarisé, les récits militaristes se normalisent et sont imbriqués dans les systèmes éducatifs ainsi que dans la culture populaire de manière presque imperceptible. Cela façonne la manière dont les jeunes générations perçoivent le conflit. Or, les enfants ne peuvent pas saisir pleinement le poids de la guerre : les pertes, les traumatismes, les conséquences irréversibles.
Ce qui est présenté comme de la fierté, de l’héroïsme ou du jeu peut, subrepticement, influencer leur disposition à accepter, voire à participer à la violence immédiatement, ou plus tard dans leur vie.

Traduction : Aline Cateux