Le premier jour de cours au séminaire théologique de Tchernihiv, lors d’une leçon d’histoire biblique, Vitali, vingt ans, a levé la main avec assurance. Il connaissait la réponse à une question sur l’Ancien Testament : depuis l’enfance, il lisait la Bible et l’Évangile. Mais son élan est brutalement interrompu par la colère du professeur : « Pourquoi tu lèves la main ? Tu te prends pour le plus intelligent ? C’est quoi cette insolence ? »
Le jeune homme est resté confus. « À ce moment-là, j’ai compris qu’on formait ici des impotents spirituels. Et que, dans ce Patriarcat de Moscou (1), toute initiative serait punie. Je sais que, pour beaucoup, l’esclavage est plus simple : pas besoin de réfléchir, il suffit d’obéir. On me l’a répété plus d’une fois : “Essaie l’esclavage, tu verras, tu y prendras goût.” Mais moi, je suis un philosophe libre. »
Vitali ne s’est pas découragé. Il est entré au séminaire après son service militaire et était nettement plus âgé que ses camarades. Ici, on recrutait surtout des adolescents à peine sortis de l’école – idéalement après la neuvième classe – afin de poser des bases « correctes » sur une « page blanche ».
« Personne n’arrive en disant : “Je vais vous zombifier.” Au début, on ne s’en rend pas compte, car on n’est pas un observateur extérieur, raconte le prêtre. D’autant plus qu’on y vient volontairement, prêt à consacrer sa vie à cela. Et puis l’Église est une institution qui affiche en grandes lettres des valeurs comme la vertu, l’obéissance, l’humilité… On ne s’attend pas à ce que, derrière cette façade, des individus s’emploient simplement à manipuler votre esprit, votre conscience, votre foi. »

« L’étudiant doit se souvenir que chaque minute passée au séminaire, chaque tâche accomplie et chaque cours suivi le rapprochent de son objectif : servir Dieu et les hommes », indique une vidéo du séminaire théologique d’Odessa, placé sous le contrôle de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou.
Source : https://www.youtube.com/watch?v=1IHWlT4dTps
D’un naturel curieux, Vitali a cherché une âme sœur parmi les moines et les prêtres. Il n’a pas posé de questions sur la politique, mais sur la spiritualité, sur l’expérience de communication avec Dieu : « Quand je leur demandais s’ils ressentaient Dieu, s’ils l’avaient entendu, s’ils avaient déjà communiqué avec lui, ils ne comprenaient même pas la question. Alors je demandais : “Quel est votre livre préféré de la Bible ?” La Bible, c’est un ensemble de livres… Ils me regardaient avec de grands yeux ronds. Comme le disait un évêque : “Je n’ai pas besoin d’intelligents, j’ai besoin d’obéissants.” »
Avec le recul, Vitali estime que l’orientation prorusse lui a été inculquée dès les cours d’histoire : « On nous enseignait que l’histoire de notre Église était indissociable de Moscou. Comme s’il n’y avait rien entre le baptême de la Rus’ de Kyiv et l’annexion de la métropole de Kyiv. Leur récit est simple : on se convertit, puis viennent les Mongols, qui détruisent Kyiv et la Rus’. Tout le monde part paisiblement vers le nord, où Moscou apparaît – et voilà, nous vivons en harmonie avec Moscou. » (2)
Malgré tout, pour Vitali, l’Église demeure un idéal – un lieu où l’on exalte les vertus en oubliant le monde matériel. Après vingt ans de son service dans un petit village de la région de Tchernihiv, les coupoles de l’église en bois bicentenaire ne brillent toujours pas d’or. Pourtant, elles auraient pu.

Vitali qualifie avec tristesse les grandes églises villageoises de couteuses et inutiles: le prêtre de paroisse doit tout faire lui-même – refaire l’installation électrique, peindre les icônes, réparer le toit.
Photo de l’autrice.
Le prêtre ne perçoit aucun salaire et le séminaire n’enseigne pas comment survivre dans une paroisse. Gagner suffisamment pour subvenir aux besoins de sa famille n’est possible que si et seulement si on sait écouter et si on exécute sans réfléchir les consignes venues d’en haut. Ici, l’initiative n’est pas requise.
« De temps en temps, quelqu’un entre dans l’église – quelqu’un que vous connaissez ou non – et glisse une certaine somme dans le tronc réservé aux offrandes, raconte le père Vitali. Et la vie devient un peu plus facile. Cela arrive régulièrement… Vous croyez vraiment que les prêtres de village ici vivent des quelques pièces qu’une vieille dame laisse pour un cierge ? Sérieusement ? »
Il n’existe aucun tarif fixe : les « dons » dépendent directement du degré de loyauté du prêtre et de sa disposition à transmettre, sans réserve, les consignes de sa hiérarchie auprès des fidèles. Pour la diffusion aveugle de récits sur la « Rus’ tri-unique » (2), un doyen – responsable d’un district – peut percevoir jusqu’à 500 dollars. Une somme facile à gagner, comparée à la rémunération quotidienne d’un travail dans une étable ou un potager, souvent seule alternative pour un prêtre du village.
Les périodes électorales offrent des occasions encore plus lucratives : en soutenant des candidats prorusses, un ministre du culte peut résoudre bien des difficultés financières. Vitali se souvient que nombre de ses confrères au sein du Patriarcat de Moscou ont emprunté cette voie.
Il raconte que des députés sont venus lui demander d’apporter son soutien à Viktor Ianoukovytch et au Parti des régions (3). « Pourquoi notre église est-elle délabrée ? Parce que j’ai refusé toute implication politique. Je savais que je devrais en payer le prix. On m’a proposé des calices en or, de nouveaux habits liturgiques, des coupoles… tout ce que vous voulez. Mais j’ai répondu : “Non, désolé, moi je vote pour Jésus-Christ.” Ils m’ont regardé comme si j’étais idiot. »

Le député ukrainien du parti Bloc d’opposition, Vadym Novynskyi, et le primat de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou Onuphre (Métropolite de Kyiv) rencontrent en Russie le patriarche de l’Église orthodoxe russe Cyrille (Patriarche de Moscou) (Goundiaïev).
Photo : page Facebook de Vadym Novynskyi, 2019.
Pendant des années, le père Théodore Orobets a, lui aussi, observé de ses propres yeux comment les prêtres utilisaient la politique pour promouvoir les intérêts du Patriarcat de Moscou. Aujourd’hui secrétaire de l’éparchie (4) d’Odessa de l’Église orthodoxe d’Ukraine, il a longtemps mené en parallèle une carrière au sein de l’administration régionale, au département de la culture, des nationalités, des religions et de la protection du patrimoine.

Le père Théodore montre les dégâts causés par une frappe de missile russe au plafond de l’église où il officie.
Photo de l’autrice.
Le père Théodore explique comment la politique a contribué à placer les prêtres locaux du Patriarcat de Moscou dans une situation de dépendance vis-à-vis de leurs propres églises. Il se souvient qu’après la Révolution orange (5), pour la première fois, il a vu la peur dans les yeux des responsables de l’éparchie d’Odessa de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou : « Ils redoutaient que le Maïdan (6) soit peuplé de fanatiques prêts à les crucifier. Alors ils se sont serré les coudes et ont commencé à faire pression sur les prêtres pour qu’ils établissent de faux documents – notamment des procès-verbaux – afin de transférer les églises à l’éparchie. »
En principe, les lieux de culte appartiennent aux communautés, et changent de juridiction avec elles. Mais, dans la région d’Odessa, un édifice sur deux appartient désormais à l’éparchie plutôt qu’aux fidèles. Quitter le giron du Patriarcat de Moscou signifie donc, pour les prêtres comme pour les paroissiens, perdre automatiquement leur église.
Ce système s’est construit au fil des années, via les conseils municipaux et régionaux, où siégeaient parfois des prêtres eux-mêmes, sous différentes étiquettes politiques. Ainsi, mandat après mandat, ces assemblées ont voté le transfert des églises au Patriarcat de Moscou.
Même lorsque l’État a commencé à restreindre les activités de cette Église et que des problèmes d’enregistrement sont apparus, une partie des biens a été transférée à des particuliers. Par exemple, dans la communauté de Biliaïvka, six parcelles sur lesquelles se trouvent des églises ont été attribuées à une seule personne : Oleksi Mykhaïlovytch Savvine – nom civil du métropolite Agathange, l’un des hiérarques les plus influents et les plus ouvertement prorusses de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou.
Qui est Oleksi Savvine ?
Oleksi Mykhaïlovytch Savvine est né le 2 septembre 1938 dans le village de Bourdino, dans la région de Lipetsk, en Russie. Depuis 1975, il est évêque de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou, métropolite d’Odessa et d’Izmaïl, et, depuis 1992, membre permanent du Saint-Synode de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou. Il a été député du peuple d’Ukraine lors de la première législature (1990–1994). En 2006, il est nommé député du conseil régional d’Odessa pour le Parti des régions. Troisième par ordre d’ancienneté au sein de l’épiscopat de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou, il est considéré comme le chef de son « aile prorusse ».)
En 2025, Agathange a célébré ses cinquante ans à la tête de la métropole d’Odessa. Près de deux cents prêtres sont venus lui rendre hommage. Pour le père Théodore, il n’y a rien d’étonnant à ce que les passages vers l’Église orthodoxe d’Ukraine soient si rares dans la région d’Odessa : tant qu’Agathange restera aux commandes, les prêtres qu’il a ordonnés lui resteront fidèles.
« La plupart lui sont reconnaissants. L’un a commencé, dans une petite paroisse villageoise, puis l’évêque lui en a confié une plus importante. Il a aidé un de ses paroissiens à faire admettre son enfant dans un établissement, en s’arrangeant, par exemple, avec le directeur de l’Académie de droit. Ils entretenaient des relations étroites avec le recteur, tout le monde le sait. Et puis, d’une manière ou d’une autre, un bâtiment abritant un dortoir est devenu propriété de l’Église et, aujourd’hui, il est entièrement occupé par des familles de prêtres qui servent à Odessa et dans sa région », raconte le père Théodore.
Quant aux prêtres qui servent dans des églises appartenant aux communautés et qui n’ont pas bénéficié des faveurs d’Agathange, ils viennent parfois consulter le père Théodore sur les modalités d’un éventuel passage à l’Église orthodoxe ukrainienne.
« Un prêtre m’a demandé s’il pouvait changer de juridiction. Or je savais qu’il officiait avec d’autres prêtres dans une église où l’on tenait un discours violemment anti-ukrainien. Je lui ai répondu : “Père Vassyl, de quoi allez-vous parler à vos fidèles ? Cela fait vingt ans que vous leur dites autre chose.” Il était plus grand que moi, m’a regardé de haut et a dit : “Vous êtes un homme intelligent… Un mois et demi, deux mois, et les gens penseront comme il faut.” »
« C’est très effrayant »
Aujourd’hui, la région d’Odessa compte plus de 400 communautés de l’Église orthodoxe ukrainienne relevant du Patriarcat de Moscou. Malgré la guerre et la pression de l’État, depuis l’octroi du Tomos en 2019 (7), seules cinq communautés ont rejoint l’Église orthodoxe d’Ukraine, dont l’église de la Dormition de la communauté de Zakharivka.
Mais tous n’ont pas accepté ce passage à l’Église ukrainienne. Pendant vingt ans, le père Ioann Houmeniouk a officié dans cette église. Originaire de la région d’Ivano-Frankivsk, ukrainophone, depuis deux ans, il célèbre désormais la liturgie dans un garage près de chez lui, tout en restant au sein du Patriarcat de Moscou. Douze fidèles le suivent encore – ceux qui ont refusé de voter pour que l’église de la Dormition quitte le giron du Patriarcat de Moscou.

Le recteur de l’église de la Dormition, le père Ioann Houmeniouk, répond aux questions des membres de la communauté, lors de l’assemblée sur le rattachement à l’Église orthodoxe d’Ukraine, tenue le 14 mars 2024, à Zakharivka.
Quitter une église qu’il avait contribué à bâtir n’a pas été chose facile. Pourtant, il refuse toujours de rejoindre l’Église ukrainienne.
Le père Théodore se souvient de sa visite, en mars 2024, dans cette église récemment rattachée à l’Église orthodoxe d’Ukraine. Les murs étaient ornés d’icônes de Matrona de Moscou, et, dans la tribune, se trouvaient des prières pour l’Ukraine évoquant une « guerre fratricide ».
« J’ai demandé au père Ioann : “Père, pourquoi ne passez-vous pas à l’Église ukrainienne ?” raconte le père Théodore. Il m’a répondu : “Parce que si les Russes arrivent, ils vous laisseront partir, mais moi, ils me fusilleront immédiatement comme traître.” »
« PARCE QUE SI LES RUSSES ARRIVENT, ILS ME FUSILLERONT IMMÉDIATEMENT COMME TRAȊTRE. »
Selon le père Théodore, la différence entre les Églises ukrainienne et russe commence par leur manière de s’adresser aux fidèles : « Chez nous, la prédication parle d’amour, pas de peur : il faut se repentir, devenir meilleur, aimer Dieu et son prochain, car Dieu nous jugera selon cet amour. Comparez avec la version moscovite : “Si tu fais célébrer un office dans l’Église ukrainienne, tu seras privé de funérailles religieuses, et toi et ta descendance serez maudits jusqu’à la septième génération.” Et ces paroles de « malédiction jusqu’à la septième génération » ne ressemblent plus à de simples menaces : elles fonctionnent. »
Nombre de prêtres du Patriarcat de Moscou souhaiteraient rejoindre l’Église orthodoxe d’Ukraine, mais en sont empêchés. Ils sont dépendants : certains ont des failles dans leur vie privée, d’autres ont été impliqués dans des malversations financières – autant d’éléments qui facilitent le chantage.
Ainsi, lorsque, lors des assemblées diocésaines, on affirme : « C’est une guerre civile. Ce sont nos soldats qui sont coupables, ce sont eux qui sont allés là-bas », c’est ce message qu’il faut transmettre aux fidèles, avec de légères variations.
« Deux récits étaient diffusés, se souvient le père Vitali. Si tu voyais que la personne était plutôt patriotique, tu devais dire : “Oui, nous sommes une Église ukrainienne, nous ne mentionnons même pas le patriarche”, et ainsi de suite. Si jamais elle pouvait donner un peu d’argent – alors le prêtre pouvait faire n’importe quoi, même un numéro de strip-tease. En revanche, si la personne était prorusse, tu disais : “Non, nous sommes avec le patriarche Cyrille, nous sommes unis.” Parce que c’est ce qu’ils voulaient entendre. »
Élevé dans une famille russophone de la région de Kharkiv, tout près de la frontière russe, Vitali ne se considérait pas comme un grand patriote : « Avant même l’opération anti-terroriste (8), j’essayais de rester neutre, de ne pas me mêler du tout de politique. En périphérie, c’est possible : on peut éduquer les gens dans la foi, sans parler de politique. »
Mais même alors, certaines personnes assistaient aux offices pour écouter attentivement les sermons du prêtre et en rendre compte à la hiérarchie. Toute divergence par rapport aux « recommandations » était rapidement sanctionnée. Il suffisait de se référer aux règles canoniques – inchangées depuis des siècles – et de relever la moindre entorse dans les actions du prêtre, ce jour-là ou auparavant.
« On peut te dire : tu n’as pas été ordonné à l’âge requis – il faut avoir trente ans, et toi tu en avais vingt. Donc tu ne peux plus être prêtre. Et de telles règles, il y en a des centaines », ajoute le père Vitali.
Plus on s’éloigne du centre métropolitain, plus grande est la liberté, dit-il. Pourtant, même dans son village reculé à soixante kilomètres du chef-lieu, la rumeur de ses offices en ukrainien est vite parvenue à Tchernihiv. Car, au sein du Patriarcat de Moscou, la liturgie devait se faire uniquement en slavon d’Église (9). Les prêtres qui prêchent en ukrainien sont rapidement considérés comme suspects. Nous sommes alors en 2014 (6).
Le père Vitali se souvient des paroles émises par des évêques lors d’une réunion : « Nous savons qui officie en ukrainien. Et qui ne mentionne pas le Très Saint… Nous savons tout de vous. » Et alors les autres prêtres vous tournent le dos : « Il ne célèbre pas l’office comme il se doit », « il n’est pas de la bonne foi », « il n’est pas des nôtres ».
Aux paroles succèdent les actes. Un prêtre « indocile » peut être muté dans une paroisse éloignée, dans un petit village reculé, où aucun député ne viendra lui proposer de l’argent pour obtenir son soutien en période électorale. Dans la région d’Odessa, l’usage de la langue ukrainienne peut même valoir un transfert vers une zone majoritairement russophone ou roumanophone.
« Là, c’est déjà de l’hérésie »
La propagande russe a commencé à angoisser le père Vitali en 2014, lorsqu’il a compris que l’idée selon laquelle « l’Ukraine n’existe pas » n’était pas qu’une opinion exprimée par un évêque, lors d’une conversation, mais le prélude à des actions concrètes (2).
« Tant que ce n’étaient que des mots, cela ne me paraissait pas si grave. Mais n’oubliez pas que je viens de Kharkiv : beaucoup d’entre nous n’étaient pas des patriotes radicaux. Nous étions assez indifférents. Mais quand nous avons vu les actes – l’annexion de la Crimée et du Donbass – tout s’est éclairé. Nous avons compris pourquoi on nous avait dit tout cela. Tout avait été préparé à l’avance », explique-t-il.

En 2015, lors d’un discours du président Petro Poroshenko, le métropolite Onuphre ne s’est pas levé avec les autres, lorsque les soldats ukrainiens ont été évoqués.
Photo : lb.ua.
Lorsque, en août 2014, Onuphre est devenu primat de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou, la rhétorique prorusse s’est intensifiée, et les discussions autrefois courantes sur l’autocéphalie (10) sont devenues taboues. Le père Vitali l’a ressenti jusque dans son diocèse de Tchernihiv.
« Quand Onuphre est arrivé, j’ai compris : c’en était fini de la sainteté et de l’orthodoxie. Je connaissais ses positions – c’est un pur sectaire. Dans la prière, nous disons : “Je crois en l’Église une, sainte, universelle et apostolique.” Universelle, cela signifie ouverte à tous. Comme le dit le Seigneur : “Venez à moi, vous tous…” et je ne chasserai pas celui qui vient à moi.
Mais ici, non : ici, il n’y a que « nous », exclusivement « nous » ; notre manière prévaut, et toute autre est exclue. On disait qu’il fallait rebaptiser ceux du Patriarcat de Kyiv. J’ai demandé : “Selon quelle règle ?” – “C’est ce qu’a dit le bienheureux Onuphre.” J’ai répondu : “Le bienheureux Onuphre n’est pas une règle. Nous recevons les catholiques sans les rebaptiser. Nous reconnaissons même un baptême effectué par un laïc, si les formes ont été respectées. Et là, vous parlez de rebaptiser. Vous êtes devenus fous ?! Vous profanez le sacrement du baptême, vous crachez sur le Christ.” »
Pour ne plus entendre ces constructions artificielles, sans fondement historique ni rationnel, le prêtre a cessé d’assister aux assemblées diocésaines. Pourtant, il gardait encore l’espoir que l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou puisse évoluer. En y croyant, il espérait un miracle.
« C’est comme une femme constamment battue par son mari qui se console et se dit : “Il va changer, il a pourtant été bon avant.” Celui qui est entré un jour dans l’Église du Patriarcat de Moscou pense souvent de la même manière. »

Pendant quinze ans, le père Vitali a servi comme prêtre au sein du Patriarcat de Moscou. Auparavant, il n’était qu’un simple paroissien. Un jour, il s’est interrogé : qu’avait-il reçu de positif de la part de sa hiérarchie, de cette structure ? Rien ne lui venait à l’esprit. Absolument rien.
« J’aurais voulu qu’on me considère au moins comme un être humain. Pas comme une bourse pleine d’argent dont on attend qu’elle paie sa contribution au diocèse, qu’elle graisse la patte à l’évêque, au secrétaire. Si tu veux une distinction, tu paies. Si tu veux une meilleure paroisse, tu trouves des dollars. De préférence des sacs entiers de dollars. »
Le père Vitali n’est pas un homme du système. Il a toujours envisagé l’Église comme universelle : les divisions de juridiction sont des constructions humaines, l’essentiel étant Dieu. C’est d’ailleurs pour servir le Seigneur Jésus-Christ et le peuple de Dieu – celui pour lequel le Christ a donné sa vie – qu’il est entré dans l’Église.
Ses doutes l’ont tourmenté pendant quatre ans de 2022 à aujourd’hui. Jusqu’au jour où il a commencé à regarder la retransmission du concile d’unification qui a donné naissance à l’Église orthodoxe d’Ukraine. En lisant les informations sur ce sujet, il pleurait et répétait à sa femme : « Pourquoi ne suis-je pas là-bas ? Qu’est-ce que je fais encore ici ? » Il s’est alors tourné vers Facebook, à la recherche de prêtres de l’Église orthodoxe d’Ukraine. Les échanges en ligne ont débouché sur une rencontre et une conversation autour d’un café a dissipé les représentations forgées lors des assemblées diocésaines, selon lesquelles les prêtres ukrainiens seraient « des démons à cornes ».
« J’ai d’abord rencontré l’aumônier Maksym. Nous avons commencé à communiquer. C’est un historien de formation et il connaît aussi très bien la théologie. Nous avons trouvé beaucoup de sujets communs. Puis j’ai rencontré un autre prêtre. Nous nous sommes retrouvés à trois. Tout se passait très bien. Ensuite, nous sommes allés à l’église. C’était la même que la nôtre, absolument tout était pareil. Tout était normal, beau. Alors, où était le problème ? »
« Une fuite »
La loi qui a reconnu les églises du Patriarcat de Moscou en 2024 comme faisant partie de l’Église russe, en leur accordant neuf mois pour rejoindre volontairement l’Église orthodoxe d’Ukraine, n’a pas provoqué de basculement massif. Car elle ne prévoit aucune sanction. En revanche, rompre avec d’anciennes relations – même toxiques – garantit des difficultés.
Le père Théodore, mentionné plus haut, tente de convaincre les prêtres de la région d’Odessa qu’il connaît de rejoindre l’Église orthodoxe d’Ukraine. Un jour après l’invasion à grande échelle de 2022, il a rencontré le père Vassyl, ukrainophone, originaire de la région de Ternopil. Le fils de ce dernier tient une entreprise de pompes funèbres, en situation de monopole dans son district – une trentaine de villages où servent dix-sept prêtres, tous du Patriarcat de Moscou.
« Vassyl m’a posé une question simple : “Combien de cercueils vais-je vendre par mois, si je passe à l’Église orthodoxe d’Ukraine ?” Les prêtres du Patriarcat de Moscou ne lui en achèteront aucun. Pire encore, ils diront à leurs fidèles : “Celui qui achète un cercueil chez le père Vassyl sera maudit, et je ne célébrerai pas ses funérailles.” “Vous m’invitez à mourir de faim.” Et il dit la vérité. »
« COMBIEN DE CERCUEILS VAIS-JE VENDRE PAR MOIS, SI JE PASSE À L’ÉGLISE ORTHODOXE D’UKRAINE ? »
À l’époque soviétique, c’est à Odessa que se trouvait l’unique séminaire théologique d’Ukraine. La majorité des prêtres aujourd’hui en activité dans la région y ont été formés. Beaucoup sont originaires des régions de Lviv, Ternopil ou Ivano-Frankivsk. Au fil des années, ils ont tissé des liens étroits, sont devenus parrains les uns des autres, formant une véritable famille. Passer à l’Église orthodoxe d’Ukraine, c’est quitter cette famille – et cela ne se pardonne pas.
Le père Théodore évoque un autre prêtre qui lui a confié : « Je suis prêt à passer avec mon village, mais mon fils sert comme prêtre à Odessa. Si j’annonce aujourd’hui que je rejoins l’Église orthodoxe d’Ukraine, ce soir même on le chassera de l’église. »
Les prêtres comprennent pourtant que le métropolite ou le patriarche ne sont pas Dieu, et que les églises locales ne sont que des juridictions, des organisations. Passer de l’une à l’autre n’est pas une trahison.
« Mais si vous voulez bâtir une organisation solide, où tous obéissent et vénèrent le chef, il faut y introduire une dimension sacrée, explique le père Vitali. Dites : “Dieu vous regarde.” Et malheur à celui qui passerait à une autre Église. Il devient un traître. Le ciel lui-même s’en offusquera, et les démons en enfer s’en réjouiront.
Nous vivons avec l’illusion d’une Église idéale et, face à elle, il y a la réalité. L’écart entre les deux est immense. Nous le comprenons rationnellement. Mais l’habitude et la sacralisation empêchent beaucoup de dire « non ». Et dès que vous engagez le dialogue avec ces personnes – surtout de manière agressive en justifiant ou en réfutant quelque chose – vous devenez un déclencheur, un ennemi. Parce que vous touchez au sacré. »
Le père Théodore rappelle que les prêtres qui ont quitté le Patriarcat de Moscou ne l’ont généralement pas fait par conviction spirituelle, mais sous la pression des circonstances qui n’étaient pas liées à la religion.
« LES DÉPARTS DES PRÊTRES DE L’ÉGLISE ORTHODOXE UKRAINIENNE DU PATRIARCAT DE MOSCOU ONT SURTOUT ÉTÉ DICTÉS PAR LES CIRCONSTANCES. »
Par exemple, lorsqu’un évêque du Patriarcat de Moscou destitue un prêtre de sa paroisse, le seul moyen pour celui-ci de conserver son poste est de rejoindre l’Église ukrainienne. Ce fut le cas dans le village de Novoukrainka : la communauté, ukrainophone, avait longtemps tenté de convaincre son recteur, le père Vitali Senyk, de changer d’Église. Mais celui-ci affirmait que le salut ne se trouvait que dans le Patriarcat de Moscou.
« Ce n’est que lorsqu’un conflit a éclaté avec le doyen, qui a obtenu son renvoi, qu’il a rapidement changé d’avis, raconte le père Théodore. Nous l’avons accueilli, bien sûr. Mais ce n’était pas tant un passage qu’une fuite face à la réalité. »
Autre cas classique de transition « volontairement forcée » : lorsqu’on impose soudain à un prêtre des assistants, avec lesquels il doit partager ses revenus.
Le père Théodore explique qu’une paroisse villageoise peut rapporter environ 20 000 hryvnias par mois, grâce aux cierges, aux offices et aux funérailles, dont la moitié constitue le revenu du prêtre : « Il y a une différence entre toucher dix mille hryvnias seul, et partager cette somme à trois. Et pourquoi faudrait-il trois prêtres dans un village où un seul suffisait depuis vingt ans ? C’est une manière de le pousser dehors. »
Ce facteur peut précipiter une décision pour laquelle le prêtre était déjà prêt intérieurement. Car en rejoignant l’Église orthodoxe d’Ukraine, il contraint ses assistants du Patriarcat de Moscou à partir.
Mais parfois, le choix ne vous appartient plus.
Pour le père Vitali, le point de non-retour a été l’occupation russe en 2022.

Le père Vitali sur le clocher de l’église du village de Diahova.
Photo de l’autrice.
Le prêtre gravit l’escalier en bois du haut clocher et contemple le paysage. L’église se dresse au centre même du village de Diahovа. C’est ici que, pendant des siècles, se tenait la place où les habitants prenaient toutes les décisions importantes. Non loin coule une rivière, au bord de laquelle s’élevait autrefois une autre église en bois, emportée par une crue.
Le père Vitali se souvient des premiers jours de la guerre : « Impossible de joindre le diocèse, ni par téléphone ni par message. Personne ne se souciait de savoir si tu étais vivant ou mort… J’ai discuté du passage à l’Église orthodoxe d’Ukraine avec ma communauté du nord de l’Ukraine, sous les explosions des missiles russes. »
(1) L’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou est une organisation religieuse en Ukraine, intégrée à l’Église orthodoxe russe. Depuis l’an 988 existait la métropole de Kyiv, qui s’est maintenue malgré le déclin de la Rus’ et la perte de la souveraineté étatique. Parallèlement à la conquête des terres ukrainiennes, la principauté de Moscou a annexé la métropole de Kyiv à la fin du XVIIe siècle.
Dès lors, l’orthodoxie ukrainienne n’a cessé de lutter pour son indépendance. L’aboutissement de cette lutte, après le rétablissement de l’indépendance de l’Ukraine, a été l’octroi à l’Église orthodoxe d’Ukraine du Tomos d’autocéphalie en 2019. Cet acte n’a pas été reconnu par l’Église orthodoxe russe ni par l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou, qui en constitue une composante. Se désignant elle-même comme « Église orthodoxe ukrainienne », l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou demeure subordonnée à Moscou. Il existe des éléments attestant la collaboration d’au moins certains représentants de cette structure avec l’État agresseur qu’est la Russie.
(2) Cette affirmation constitue une manipulation et une déformation de l’histoire, dans la mesure où la Rus’, premier État slave oriental ayant pour capitale Kyiv, a été baptisée en 988, tandis que l’État moscovite n’est apparu que dans la seconde moitié du XIIIᵉ siècle.
À l’instar de ses prédécesseurs, l’Union soviétique et l’Empire russe, la Russie s’appuie depuis longtemps sur plusieurs récits de propagande. Elle les mobilise aujourd’hui pour justifier la guerre à grande échelle.
L’une des idées centrales repose sur le concept de « nation unique » ou de « peuples fraternels », ancré dans la notion de « Rus’ tri-unique » ou de « nation panrusse ». Ce récit présente les Ukrainiens, les Biélorusses et les Russes comme les héritiers communs de la Rus’ et, par conséquent, comme « un seul peuple » ou des « nations fraternelles historiquement indissociables ».
Selon l’Institut ukrainien de la mémoire nationale, les peuples ukrainien, russe, biélorusse et, dans une large mesure, lituanien, tirent leurs origines de la Rus’ médiévale. Toutefois, ces groupes se sont développés dans des conditions historiques différentes au cours des siècles suivants. Il en a résulté l’émergence de traditions culturelles, politiques et idéologiques distinctes, ainsi que de langues distinctes.
Cette thèse s’accompagne souvent d’un autre récit présentant l’Ukraine comme étant un « État en déliquescence », incapable de maintenir sa propre culture, sa langue ou ses institutions religieuses. Poussée à l’extrême, cette argumentation nie totalement l’indépendance de l’Ukraine, la réduisant à une simple variante de la Russie. Une version connexe affirme que, par la guerre, la Russie « protège » les populations orthodoxes russophones en Ukraine.
Les autorités russes promeuvent activement ces récits afin de justifier la guerre contre l’Ukraine, à travers les médias, les supports éducatifs et le discours officiel. Un exemple notable en est le discours prononcé en 2021 par Vladimir Poutine, peu avant l’invasion à grande échelle, considéré comme le fondement idéologique de la guerre, dans lequel l’unité de l’Église et de la religion est mentionnée comme l’un des arguments.
La structure de l’Église orthodoxe russe renforce la diffusion centralisée de tels messages. Son organisation hiérarchique permet une circulation descendante de l’information. Ainsi, le patriarche Cyrille de Moscou, chef de l’Église orthodoxe russe, dont dépendait le Patriarcat de Moscou en Ukraine, a publiquement soutenu la guerre. Le Royaume-Uni a d’ailleurs pris des sanctions à son encontre, en raison de son soutien manifeste à l’agression militaire russe en Ukraine.
(3) Viktor Ianoukovytch est un ancien homme politique ukrainien condamné par contumace à treize ans d’emprisonnement pour haute trahison. Il a exercé les fonctions de quatrième président de l’Ukraine, de Premier ministre et de député. À la suite de la Révolution de la dignité, il a fui vers la Russie et a été destitué de la présidence.
Le Parti des régions est le plus important parti politique prorusse interdit en Ukraine.
(4) Une éparchie est une circonscription placée sous l’autorité d’un évêque dans le christianisme oriental,
C’est l’équivalent d’un diocèse dans le christianisme occidental.
(5) La Révolution orange a été un mouvement de protestation en Ukraine en 2004, déclenché par des fraudes massives en faveur du candidat alors soutenu par le pouvoir, Viktor Ianoukovytch. Le mouvement a abouti à l’annulation des résultats initiaux du second tour et à l’organisation d’un nouveau scrutin. Sous la surveillance étroite d’observateurs nationaux et internationaux, ce second tour a été déclaré « libre et équitable ». Les résultats finaux ont donné la victoire à l’autre candidat, Viktor Iouchtchenko.
(6) La Révolution de la dignité, également appelée Euromaïdan, a été un mouvement de protestation massif et continu en 2013-2014 contre le régime corrompu et prorusse de Viktor Ianoukovytch, qui a refusé de signer l’Accord d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine et a cherché à orienter le pays vers un rapprochement accru avec la Russie. Le régime a tenté de disperser les manifestants par la force, a adopté des lois supplémentaires restreignant le droit de manifester et a été responsable de la mort de 108 manifestants et de 13 policiers. Viktor Ianoukovytch et d’autres responsables ont pris la fuite, et un gouvernement intérimaire a été mis en place. La Révolution de la dignité a été bientôt suivie de l’occupation de la Crimée par la Russie, marquant le début de la guerre menée par celle-ci contre l’Ukraine.
(7) Le tomos est un document canonique ecclésiastique accordant l’indépendance à l’Église orthodoxe en
Ukraine. Il a été délivré en janvier 2019 par le patriarche œcuménique Bartholomée Ier et le Saint-Synode de l’Église orthodoxe de Constantinople. Il confère à la métropole de Kyiv (regroupant tous les évêques, prêtres et fidèles orthodoxes en Ukraine qui y adhèrent) le statut d’Église autocéphale. Il en fait la quinzième Église autocéphale canonique – l’Église orthodoxe d’Ukraine – qui devient dès lors une entité administrative pleinement constituée et autonome au sein de l’unique Église orthodoxe œcuménique, sans médiation d’autres Églises locales.
Auparavant, lors du Synode des 9-11 octobre 2018, la lettre synodale de 1686 transférant la métropole de Kyiv à l’administration temporaire de l’Église orthodoxe russe avait été annulée, rétablissant ainsi la juridiction de l’Église de Constantinople sur l’Église orthodoxe en Ukraine.
(8) L’Opération antiterroriste en Ukraine orientale, ou ATO, désigne un ensemble de mesures militaires, organisationnelles et juridiques spéciales mises en œuvre par les forces de l’ordre ukrainiennes afin de contrer l’invasion russe dans les régions de Donetsk et de Louhansk à partir de 2014.
(9) Le slavon d’Église est une langue slave utilisée à des fins religieuses par diverses communautés chrétiennes orientales (notamment lors des offices), par des personnes qui emploient une autre langue dans leur vie quotidienne.
(10) L’autocéphalie est le statut d’une Église chrétienne hiérarchique dont le primat ne relève d’aucune autorité épiscopale supérieure.
Ce reportage a été produit dans le cadre du projet WAR & LIES : Guerres et mensonges, le coût humain de la désinformation, financé par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et mis en œuvre par la Fondation Mediacentar (Bosnie-Herzégovine), After War (France) et l’Institut régional pour le développement de la presse (Ukraine). Le contenu relève de la seule responsabilité de son ou ses auteurs et ne reflète pas nécessairement les opinions de l’OIF ou des organisations chargées de la mise en œuvre du projet.




