Husein Kršo, civil tué à Brčko en 1992.
© Jusuf Hafizović

Le Centre artisanal est l’un des endroits les plus fréquentés de Brčko. Les terrasses des cafés se remplissent dès le matin. Les gens flânent devant les vitrines, entrent dans les boutiques et les bijouteries, discutent, s’installent, s’entretiennent. À proximité se trouve l’ancien commissariat de sécurité publique, aujourd’hui le bâtiment de l’Inspection du district de Brčko. Il y a aussi l’hôtel Posavina et la route menant au poste frontière avec la Croatie. Tout se déroule selon un rythme habituel. Rien ne laisse supposer que c’est justement à cet endroit même que deux civils bosniaques – Hajrudin Muzurović et Husein Kršo – ont été tués, il y a plus de trois décennies.

Bien que le crime ait été documenté et que l’exécuteur ait été condamné, la rue où le meurtre a eu lieu n’a jamais été marquée par quoi que ce soit pour honorer la mémoire de ce lieu.

Dernière conversation

En octobre 2025, Ćamila Muzurović a été inhumée au cimetière municipal d’Ivica à Brčko. Comme beaucoup d’autres familles bosniaques du Sandjak, les Muzurović avaient cherché refuge dans le nord de la Bosnie après les crimes commis par les Tchetniks au Monténégro. Elle y est restée jusqu’à l’âge de 99 ans. Ses derniers jours, elle les a passés, clouée au lit – elle n’a jamais su la vérité sur son fils Hajrudin. Elle savait seulement qu’il avait été tué pendant la guerre.

« Est-ce que tu cherches ton frère ? », demandait-elle souvent à sa fille Šuhra, l’aînée de ses cinq enfants. La réponse était brève – ou il n’y en avait pas du tout. Quand elle se confie, Šuhra reconnaît qu’elle n’a jamais pu dire à sa mère tout ce qu’elle savait sur le meurtre de son frère. Aujourd’hui, trente-trois ans après sa mort, elle évite de passer par la rue où Hajrudin a été vu pour la dernière fois en vie.

Au printemps 1992, la ville de Brčko est tombée sous le contrôle de l’armée serbe, de la police et des formations paramilitaires. Les civils bosniaques et croates ont été emmenés dans des centres de détention et des camps. Hajrudin Muzurović a, lui aussi, disparu dans ces circonstances.

Sa sœur Šuhra se souvient de leur dernière conversation téléphonique, début mai de la même année. Hajrudin s’était réfugié dans un endroit sûr, près de Brčko. Juste pour un moment, pensait-il, jusqu’à ce que la situation se calme. Elle ne l’a jamais revu.

Des informations contradictoires sur le meurtre de son frère

Šuhra Ahmetović et sa famille ne savaient rien des circonstances de la mort de Hajrudin, jusqu’en 1997, lorsque se présenta Elez Mustafić, un témoin, porteur d’informations sur le meurtre. Il lui raconta qu’en mai 1992, il avait vu qu’on avait fait sortir deux hommes du Commissariat de sécurité publique et qu’on les avaient emmenés. Selon ses dires, l’un d’eux était Hajrudin, le frère de Šuhra. L’autre, c’était Husein Kršo.

D’après son témoignage, c’est Goran Jelisić qui les a emmenés au Centre artisanal où il les a exécutés. « L’Adolf serbe », comme il se présentait personnellement aux victimes, était le directeur du camp de détention Luka, où des civils bosniaques et croates étaient emprisonnés, torturés et exécutés.

Šuhra Ahmetović sur le lieu du meurtre de son frère, tenant sa photographie.
© Jusuf Hafizović

La date et l’heure du meurtre – le 7 mai 1992, à 11h45 – Šuhra les a notées dans son carnet.

Quelques années plus tard, comme elle l’a raconté, l’ancien procureur d’État Sead Đikić a présenté une version différente du récit – selon lui, c’est un volontaire originaire de Bor, Enver Stravički, surnommé Šok, qui a tué son frère et non Jelisić. Elle ne l’a pas cru. Le carnet, où étaient écrites ces quelques lignes est resté, pour la fille de Ćamila, le seul point de référence solide dans l’histoire du meurtre de son frère.

Elle n’en a jamais parlé avec sa mère – pas plus qu’elle n’a parlé des photos qui documentaient le crime perpétré au Centre artisanal. Ce sont ces photos qui deviendront plus tard l’une des preuves clés de ce meurtre.

Les photos entre preuve et propagande

Une série de photos suit l’exécution – de la sortie des civils jusqu’aux clichés de leurs cadavres sur le béton de cette rue typique du Centre artisanal aisément identifiable. Grâce à ces photographies, le meurtre de Hajrudin Muzurović et de Husein Kršo est devenu l’une des preuves visuelles les plus connues des crimes de guerre perpétrés en Bosnie-Herzégovine.

Le crime a été capté par deux journalistes de Belgrade, Bojan Stojanović et Srđan Petrović. Sur les photos, on voit deux hommes armés – Goran Jelisić et Enver Stravički, que certains témoignages relient au meurtre de Hajrudin Muzurović. Les photos distribuées par Reuters ont rapidement fait le tour du monde. Celle sur laquelle un homme armé braque son arme sur Husein, qui titube encore devant lui, a valu à Stojanović le prix World Press Photo en 1993.

Pour les familles des victimes, ces photos étaient la première preuve de ce qui s’était passé. « Mon frère aîné a simplement crié et dit : « Maman, c’est papa ! » Nous sommes venus voir ces photos », se souvient Mustafa, le fils de Husein Kršo exécuté, lui aussi.

Cependant, la manière dont ces photos étaient présentées était en contradiction avec ce qu’elles montraient. Le commentaire les accompagnant mentionnait : « un policier serbe tire sur un tireur d’élite musulman », ce qui faisait de la victime un agresseur. Selon le témoignage de Nermin Suljagić qui, à l’époque, était retenu prisonnier dans les locaux de la police, il y a eu aussi des tentatives visant à présenter l’événement comme le calvaire des civils serbes dans des représentations préalablement mises en scène pour les médias.

« Une jeune fille, héroïne du film, qui semblait encore mineure, à genoux près d’un cercueil couvert de fleurs, jouait le rôle de la sœur en deuil de son défunt frère qui avait péri pour la libération de la ville de Brčko. »

Au début, ces photos qui, aujourd’hui, représentent une preuve clé du crime, ont été utilisées comme moyen de propagande. Les circonstances dans lesquelles elles ont été prises sont encore l’objet de débats, mais il n’existe pas de preuves fiables qui confirmeraient les différentes versions.

Crime documenté, victimes non identifiées

Au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, Goran Jelisić a reconnu avoir commis treize meurtres pour lesquels le Ministère public l’accusait. Pendant la guerre, il se vantait d’avoir éliminé un nombre considérable de Bosniaques et de Croates à Brčko. En 1999, il a été condamné, en première instance, à une peine de quarante ans de prison. Deux ans plus tard, cette peine a été confirmée en appel. Il s’agissait de la peine la plus lourde jamais prononcée par le Tribunal de La Haye. Dans le rapport du jugement, le comportement de Goran a été décrit comme ignoble, bestial et sadique. Les noms de Hajrudin et Husein n’ont pas été mentionnés, bien que leur meurtre ait été l’une des preuves clés dans la procédure judiciaire.

« Disons, des personnes non identifiées qui ont été mentionnées de manière vague, lors de ce procès. Il n’y avait aucune précision concernant leurs visages, leurs noms, leurs prénoms, ni ceux de leurs familles. Personne n’en a parlé », souligne Mustafa, rappelant, comme tant d’autres fois, que la rue où son père a été tué n’a toujours pas de monument commémoratif.

La rue non signalée dans le centre artisanal de Brčko.
© Jusuf Hafizović

Les cadavres des deux hommes exécutés ont été retrouvés en 2006, dans une fosse commune secondaire, à Gorica, près de Brčko. D’autres cadavres, d’au moins 144 autres victimes, ont été exhumés de la même fosse. Leur identité a été confirmée par l’analyse ADN. Ils ont été inhumés l’année suivante au cimetière municipal d’Ivica. Husein laissait derrière lui une femme et deux fils. Sept mois après sa mort, un troisième fils est né, portant le nom du père.

Un lieu de crime non marqué

Même trente-trois ans après le crime, l’endroit où Hajrudin Muzurović et Husein Kršo ont été exécutés, n’a toujours pas été marqué par un quelconque signe honorant la mémoire de ce lieu.

« Quand je me sentais vraiment mal, quand, parfois, je passais par ici – il y avait un restaurant de kebab (ćevabdžinica). Et là, il y avait une table, exactement à cet endroit, où, sur les photos, mon frère gisait dans le sang », souligne la malheureuse Šuhra, mécontente qu’il n’y ait toujours pas de monument au Centre artisanal commémorant ce crime, même si tout le monde à Brčko sait bien ce qui s’est passé.

Mustafa exprime son amertume : « Nous n’avons jamais demandé d’aide, mais nous voulions que quelqu’un vienne nous voir un jour et nous dise – cela vous dérangerait-il si nous montrions ces photos ?»

Depuis la création du District de Brčko en 2000, les partis politiques représentant les trois peuples constitutifs se partagent le pouvoir dans cette partie de la Bosnie-Herzégovine. Les familles des victimes ont demandé à plusieurs reprises que le site du crime soit marqué de manière adéquate et digne, mais rien n’a été fait.

Mustafa Kršo, fils de Husein Kršo.
© Jusuf Hafizović

De même, plusieurs initiatives de l’Association pour la recherche sociale et la communication (UDIK) de Sarajevo ont échoué. La première proposition visant à ériger une plaque commémorative sur le lieu du crime au Centre artisanal, afin de préserver la mémoire des citoyens tués de Brčko, a été faite en 2016 lors de la promotion d’un livre sur les crimes de guerre commis à Brčko. Les autorités ont ignoré cette requête, de même que les initiatives répétées de l’UDIK au cours des trois dernières années.

Les représentants des partis bosniaques au pouvoir soutiennent de manière déclarative la pose d’une plaque commémorative, mais affirment que, sans le consensus de tous les membres de la Commission pour la question de la mémorisation du district de Brčko, il est impossible de prendre une telle décision.

Nous avons cherché des explications auprès des hommes politiques des deux autres peuples, mais ils ont refusé de discuter de ce sujet. Les dix demandes envoyées aux députés des partis serbes et croates au Parlement du district de Brčko, sont restées, à ce jour, sans réponse.

« Il semble qu’il y ait une décision implicite des autorités locales, selon laquelle la question de la mémorisation est, d’une manière ou d’une autre, déjà réglée », estime Jovana Kolarić du Fonds pour le droit humanitaire à Belgrade. « Divers monuments ont été érigés à la mémoire des membres des armées belligérantes et un monument à la mémoire des victimes civiles de la guerre. Le silence régnant autour de l’initiative d’une commémoration spéciale du meurtre de Husein Kršo et de Hajrudin Muzurović repose sur l’idée que les victimes civiles sont déjà prises en compte par ce monument. »

Les familles commémorent l'anniversaire du crime

Ce n’est qu’en 2024, en allant déposer des fleurs et réciter la prière des morts, que Šuhra et Mustafa ont, pour la première fois, commémoré l’anniversaire du crime au Centre artisanal, avec le soutien de l’UDIK.

« Si moi j’oublie cet endroit, d’autres l’oublieront encore plus facilement », a conclu le fils de Husein.

La fille de Ćamila pleure en silence. « Est-ce que tu cherches ton frère ? » Elle ne peut oublier les paroles de sa mère, profondément meurtrie par la douleur de ne jamais avoir pu assister au mariage de son fils – prévu le mois où il a été tué.

Avec le temps, les couleurs des notes prises par Šuhra, dans son carnet où sont inscrits la date et le lieu du meurtre de son frère, s’estompent. Dans un monde plus juste, pense-t-elle, leurs noms seraient gravés sur un monument à l’entrée du Centre artisanal. Mais il n’y a ni plaque commémorative ni aucun autre signe distinctif. Comme si Hajrudin Muzurović et Husein Kršo n’avaient jamais été exécutés.

La photo de leur mort a fait le tour du monde.
La rue est restée sans plaque commémorative.

© Jusuf Hafizović