La guerre charrie invariablement son cortège de mensonges : récits tronqués de victoires et de défaites, déni des crimes commis par son propre camp, fabrication de contre-vérités sur l’ennemi. Et lorsque les armes se taisent, ceux qui rentrent chez eux se heurtent à une autre épreuve : celle de ces mensonges persistants, qui continuent de modeler les existences.

Aujourd’hui, les Ukrainiens vivant sous occupation sont enfermés dans une bulle de propagande, au cœur d’un véritable désert informationnel. En Bosnie-Herzégovine, celles et ceux qui sont revenus après la guerre font face à une désinformation tenace : négation des crimes de guerre, glorification de leurs auteurs. Les témoignages qui suivent donnent à voir, de manière concrète, ce que recouvre cette réalité.

LA GUERRE AUJOURD’HUI : UKRAINE

Fuite secrète de Crimée

En 2025, Artem Zvenigorodski, originaire de Crimée, a décidé de fuir la péninsule occupée. Il n’était déjà pas favorable à la Russie impérialiste auparavant, mais lorsqu’il a atteint ses dix-huit ans et reçu une convocation pour servir dans l’armée russe, il s’est décidé à partir. Il a dû cacher son plan de fuite vers l’Ukraine, même à sa mère.

« Nous nous disputions à ce sujet. J’ai dit : “Je veux aller en Ukraine !” et elle répondait : “N’y pense même pas.” Ma mère était catégoriquement contre, quitte à ce que je fasse un an dans l’armée russe. Elle ne faisait pas confiance à l’Ukraine et avait peur pour moi. Elle ne s’est calmée qu’une fois que je suis arrivé et que j’ai pu lui assurer que tout allait bien pour moi. »

Artem est né dans la ville industrielle de Kryvyï Rih, mais en 2012, à l’âge de cinq ans, il a déménagé avec sa famille à Sébastopol. À l’époque, personne n’aurait pu imaginer que la ville deviendrait une base militaire de la Fédération de Russie, ni que l’annexion illégale de la Crimée par la Russie surviendrait seulement deux ans plus tard.

Artem, âgé de huit ans, à Sébastopol (Crimée) avant l’occupation.
© Archives personnelles d’Artem Zvenygorodsky

Son beau-père, photographe de profession, a été arrêté et condamné à douze ans de prison pour terrorisme.

« Il transportait cinquante sacs de nitrate avec une sorte de télécommande. La police l’attendait. C’était bizarre. Il est évident que l’affaire avait été montée de toutes pièces. Ce fut un choc. À l’extérieur, je reste calme, mais pour moi c’est un stress immense. Ce n’est qu’à Kyiv que j’ai compris l’ampleur de la tragédie. Il est en prison, je ne peux pas l’appeler, je ne sais pas s’il sortira un jour. Cette prise de conscience m’a complètement paralysé, c’était terrible. »

Le beau-père d’Artem ne cachait pas ses positions pro-ukrainiennes, même pendant l’occupation. Il participait à des groupes ukrainiens sur les réseaux sociaux, ce qui lui a valu d’être longtemps surveillé par les services de sécurité russes. Son soutien public à l’Ukraine provoquait souvent des disputes avec son épouse. « “Tu es un idiot, tu ne penses qu’à l’Ukraine”, il y avait des disputes. Cela n’a jamais dégénéré en violence physique, mais les bagarres étaient très intenses. »

Artem, âgé de dix-sept ans, est en vacances en Crimée.
© Archives personnelles d’Artem Zvenygorodsky

Une peur nourrie par les rumeurs

La mère d’Artem est coiffeuse. Elle est venue en Crimée pour que son fils grandisse avec l’air marin et la nature criméenne. Selon Artem, elle se souciait peu du drapeau sous lequel elle vivait, même la guerre n’a pas changé cela.

« Sa position est simple : tant que personne ne la dérange, tout va bien pour elle. Elle n’est pas politicienne, elle n’y comprend rien et nous n’en parlons pas. Elle dit : “J’étais en Ukraine, je gagnais mieux ma vie, mais je ne veux pas y retourner. Ici, c’est plus calme.” Quand la guerre a commencé, je lui ai dit : “Maman, regarde un peu ce qui se passe.” Elle a répondu que c’était terrible, mais qu’on ne pouvait rien y faire, que nous n’étions que des pions. »

Artem, âgé de huit ans, est en vacances en Crimée avec sa mère. Son visage a été flouté pour des raisons de sécurité.
© Archives personnelles d’Artem Zvenygorodsky

Les bombardements des bases militaires à Sébastopol, où elle vit, n’ont pas changé sa vision du monde. Même lorsque les explosions sont devenues quotidiennes.

« Elle ne panique pas, elle dit seulement : “Fais attention.” Elle est totalement apolitique. Elle ne vote même pas. Je me souviens du bombardement de la gare de Donetsk, je lui demande qui est responsable, et elle répond : “Comment le saurais-je ? Une roquette est tombée.” Je lui dis que le pont de Crimée a été détruit, elle répond : “Eh bien, ils l’ont détruit.” Pareil pour le barrage de Kakhovka. Cela ne l’intéresse pas. Elle vit à Sébastopol, c’est tout. »

Pourtant, elle insistait pour que son fils reste chez lui, sous occupation, et qu’il ne se rende en aucun cas sur un territoire contrôlé par l’Ukraine. Ce point de vue s’est construit sur ce qu’elle a entendu de ses proches.

« Elle me convainquait qu’en Ukraine, ils détesteraient les habitants de Crimée, qu’ils les frapperaient parce qu’ils parlent russe, et qu’avoir un passeport russe amènerait de graves problèmes, qu’ils me considéreraient comme un traître ! Tout simplement, l’entourage exerce une forte influence. Quelqu’un entend quelque chose, quelqu’un le répète et cela finit par s’accumuler dans le subconscient. »

Selon Igor Akimov, directeur de l’Institut pour la dynamique sociale et la sécurité KRONOS, la mère d’Artem est tombée dans le piège de la « culpabilité collective » créée par la propagande, l’une des formes les plus dangereuses d’ingénierie sociale. L’occupant efface systématiquement la frontière entre « victime des circonstances » et « collaborateur », en utilisant comme outil clé la naturalisation forcée.

« Ils persuadent les gens que s’ils prennent un passeport russe, ils sont déjà des criminels aux yeux de Kyiv et qu’il n’y a pas de retour possible. C’est comme cela que se créé une communauté artificielle de « traîtres ». La peur de la responsabilité pénale pour collaboration est délibérément exagérée, et ce, jusqu’à l’absurde. Les gens croient qu’ils risquent la prison même pour avoir payé des factures ou travaillé comme concierge. Cette peur consolide la loyauté envers l’occupant, non par amour pour la Fédération de Russie, mais faute d’alternatives », explique Akimov.

Pourquoi les gens s’appuient-ils sur les opinions de leurs proches et de leurs voisins et tentent-ils de se distancer de la société et des informations ? Ce n’est généralement pas seulement de la passivité, mais le résultat d’une tactique de propagande délibérée. Dans les territoires occupés, un environnement « stérile » est créé. En l’absence d’accès à des faits vérifiés, les gens comblent les vides par des rumeurs.

Les occupants exploitent habilement ce vide en diffusant des « témoignages viraux » à travers un réseau de « témoins » : des personnes infiltrées dans les files d’attente, sur les marchés et dans les transports publics.

Ils partagent des « histoires réelles » sur quelqu’un qui aurait été « emmené directement de chez lui dans l’armée ukrainienne » ou qui aurait « fini en prison pour une carte SIM russe ». Dans un groupe social fermé soumis à un stress chronique, la pensée critique s’éteint. Un effet de chambre d’écho se produit : la peur exprimée par une personne résonne et s’amplifie chez les autres, se transformant en psychose collective. L’un des objectifs de la politique d’occupation est la destruction des liens horizontaux dans la société. Le système encourageant la dénonciation des citoyens créé une atmosphère de méfiance totale. Les voisins ont peur les uns des autres. Cela conduit à l’atomisation de la société, les gens se replient sur leurs appartements ou leurs familles » explique encore Akimov.

Artem a réussi à quitter la Crimée, parcourant des milliers de kilomètres et franchissant plusieurs points de contrôle. Sa mère a accepté son choix et sa décision d’obtenir la citoyenneté ukrainienne. Cependant, sa famille n’a pas été aussi indulgente. Certains lui ont écrit qu’ils le reniaient pour toujours : « Tu n’es plus de notre famille parce qu’on t’a vu place Maïdan à Kiev avec un drapeau ukrainien. On ne peut pas accepter cela. »

Artem, âgé de dix-huit ans, à Kiev après avoir fui la Crimée.
© Archives personnelles d’Artem Zvenygorodsky

Quand la liberté semble plus dangereuse

Pourquoi les proches d’Artem n’ont-ils pas pu accepter son choix d’être Ukrainien ?
Probablement parce qu’ils ont été pendant des années « montés » contre l’Ukraine et convaincus que le retour au pays est dangereux. La méthode de base utilisée par l’administration d’occupation russe est ce qu’on appelle la « projection miroir ». Ils prennent les pratiques réelles de leur propre appareil répressif (camps de filtration, caves, torture, exécutions extrajudiciaires) et les projettent sur l’image des autorités ukrainiennes. Ce mécanisme agit de manière préventive : les habitants des territoires temporairement occupés sont convaincus que la libération par les forces armées ukrainiennes n’apportera pas la liberté, mais une « purge » semblable à celle que les forces d’occupation ont en réalité menée.

La propagande façonne le récit : « Si les Russes ont vérifié si strictement ta loyauté envers l’Ukraine, imagine à quel point le SBU (Sloujba Bezpeky Ukrayini-Service de Sécurité d’Ukraine ) vérifiera strictement ta loyauté envers la Fédération de Russie. » Ainsi se crée un piège psychologique : la victime de l’occupation commence à craindre davantage ses potentiels libérateurs que l’occupant, car l’occupant est un mal connu et stable, tandis que le retour de l’Ukraine est présenté comme une menace inconnue, potentiellement encore plus violente.

Sur la base de la peur de l’ennemi, la militarisation devient une partie du quotidien, même pour les enfants. « Tu sais manier un fusil automatique, n’est-ce pas ? Tu es un homme, tu dois défendre ta patrie. Es-tu un lâche ? Ces “cerveaux lavés” m’écrivaient que j’étais un lâche, que je n’étais pas allé défendre la patrie parce que j’avais peur. J’ai répondu que j’étais allé dans mon pays, car cette armée n’est pas mon armée, mais celle de l’occupant. Mais ils continuaient : tu es un lâche. Ces gens ne sont pas capables de penser de manière critique ni d’accepter des arguments. Ils ont une boîte à musique qui tourne en boucles dans leur tête », dit Artem.

Officiellement, l’adhésion à la Junarmia (Organisation de jeunesse militariste russe) en Russie est « volontaire », mais en réalité elle représente un passeport pour une vie plus confortable : possibilité de voyages gratuits et accès facilité aux universités.

« Ils ont capturé une partie d’une société ouverte et prospère et l’abordent depuis leurs rangées de kalachnikov, et offrent des avantages qui séduiront les habitants d’un village russe typique », explique le professeur Aleksandar Naboka qui enseignait l’histoire dans les universités de la région de Louhansk et étudie aujourd’hui le fonctionnement de cette propagande.

Aujourd’hui, sous occupation, un travail idéologique systématique est mené auprès des jeunes. Artem se souvient qu’au début de l’invasion à grande échelle, une matière appelée « Discussions sur les choses importantes » est apparue dans son emploi du temps scolaire.

« C’est un modèle de propagande très dépassé, déjà rejeté par la génération précédente. Alors, imaginez la jeunesse actuelle, plus réactive et révulsée par l’hypocrisie : Une propagande aussi agressive les dégoute », décrypte le professeur Naboka.

Cependant, selon Artem, même ces méthodes grossières ont un effet sur les plus jeunes. « Les enfants des classes de primaire sont complètement endoctrinés. Tu leur donnes des arguments, et ils répondent que ce sont des mensonges. On ne peut pas les sauver. »

Est-ce vraiment le cas ? Les spécialistes du comportement social estiment que six mois de « lavage de cerveau » propagandiste peuvent complètement transformer les convictions d’une personne. « Une personne pro-russe est incapable de penser par elle-même. On ne peut en aucun cas changer les opinions d’une telle personne, même en lui montrant la vérité », affirme le professeur Naboka.

La famille comme refuge

Cependant, selon les analystes, il existe une partie dite « préservée » de la société dans les territoires occupés qui conservent des sympathies pour l’Ukraine et soutiennent son développement. C’est précisément sur ce « capital humain réactif » que Kyiv prévoit de bâtir la reconstruction mentale après la restitution des territoires. Toutefois, une question se pose : comment ont-ils réussi à préserver un esprit pro-ukrainien après plus de dix ans d’isolement ?

Igor Akimov : « La réponse réside dans les relations familiales. Par exemple, le père vit à Louhansk, la fille à Kyiv, et la petite-fille s’est installée à Varsovie. Le père veut savoir dans quelles conditions vivent sa fille et sa petite-fille. C’est pourquoi il s’ouvre à des canaux d’information qui ne reflètent pas uniquement la réalité de la Crimée. »

La carte d’identité ukrainienne qu’Artem a reçue en décembre 2025.
© Archives personnelles d’Artem Zvenygorodsky

La mère d’Artem suit désormais aussi plus attentivement les événements en Suisse. Son fils s’y est rendu pour étudier après avoir obtenu la citoyenneté ukrainienne. Reviendra-t-il dans son pays ou le soutiendra-t-il depuis l’étranger ? C’est la prochaine décision qu’il doit prendre. La société ukrainienne sera confrontée à un autre défi : comment recommencer à vivre après la fin complète des hostilités ?

APRÈS LA GUERRE : BOSNIE-HERZÉGOVINE

Le déni russe des crimes en Ukraine et en Bosnie-Herzégovine

La propagande russe ne s’est cependant pas limitée à l’invasion de l’Ukraine. Depuis le début de l’invasion à grande échelle en février 2022, les médias russes montrent une augmentation notable du déni des crimes de guerre, non seulement en Ukraine, mais aussi à l’autre extrémité de l’Europe – en Bosnie-Herzégovine.

Plus de 100 000 personnes ont été tuées pendant la guerre en Bosnie-Herzégovine dans le cadre de projets criminels visant à créer des territoires ethniquement homogènes, menés par les forces militaires de la République serbe autoproclamée et de Herceg-Bosna1, avec le soutien de la Serbie et de la Croatie.

Après la chute de Srebrenica en juillet 1995, l’armée serbe a capturé et tué au moins 8 372 personnes, des réfugiés d’autres régions de Bosnie orientale le long de la rivière Drina, principalement des hommes et des garçons, qui avaient trouvé refuge dans cette enclave durant les trois années précédentes. Ce projet d’extermination a été qualifié de génocide par plusieurs juridictions internationales et nationales. Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, un tribunal ad hoc des Nations-unies basé à La Haye, a condamné l’ensemble du leadership politique et militaire de la République serbe autoproclamée pour le génocide de Srebrenica.

Pour les médias russes, cependant, ces crimes sont présentés comme étant de la propagande occidentale. La juriste internationale Marine Maunier a identifié dans ses recherches pour le Centre mémorial de Srebrenica, une forte augmentation des cas de négation du génocide de Srebrenica dans les médias russes en 2022 et 2023. Également présente dans les Balkans, la machine de désinformation russe s’est dotée d’un outil redoutable : un documentaire de propagande intitulé « Bosnie-Herzégovine : l’ascension du Califat » de la chaîne RT Balkans, truffé de mensonges et de désinformation, ainsi que de comparaisons bancales entre le massacre de la ville ukrainienne de Boutcha et ceux commis dans Sarajevo assiégée, capitale de la Bosnie-Herzégovine, ainsi qu’à Srebrenica.

En Bosnie-Herzégovine même et dans les Balkans occidentaux, la désinformation et la propagande liées à la guerre apparaissent le plus souvent sous forme de négation du génocide, mais aussi de glorification du génocide et de célébration des criminels de guerre, une réalité quotidienne présente dans tous les segments de la société. En plus du déni institutionnalisé à travers les rapports et décisions du gouvernement de la Republika Srpska, aujourd’hui une entité administrative autonome de Bosnie-Herzégovine créée par les accords de paix de Dayton en 1995, et du déni fréquent de la part de figures politiques influentes, les criminels de guerre sont glorifiés sur les réseaux sociaux, lors de matchs de football, de célébrations privées, dans les rues à travers des graffitis, etc. Bien que la négation des crimes de guerre soit illégale, les parquets en Bosnie-Herzégovine ne font pas assez pour poursuivre les responsables, et de nombreux criminels de guerre circulent librement.

« Là vit l’assassin de ma mère »

Après la chute de Srebrenica, l’armée serbe a tué le père, la mère et le jeune frère de Hasan Nuhanović. Leurs corps ont été retrouvés dans des fosses communes et dignement enterrés au cimetière du Centre mémorial de Srebrenica seulement des années plus tard – le père après 10 ans, la mère et le frère après 15 ans. Hasan vit aujourd’hui à Sarajevo.

Dans la ville où il a grandi, Vlasenica, située près du village natal de son père et qu’il doit traverser lorsqu’il se rend au Centre mémorial de Srebrenica, vit aujourd’hui l’homme accusé du meurtre de sa mère. C’est du moins ce qu’affirment les procureurs chargés de l’enquête – Hasan a demandé que l’identité de l’accusé ne lui soit pas révélée.

Centre mémorial de Srebrenica.
© Mediacentar Sarajevo

« Sur le chemin vers Srebrenica, je ne peux pas éviter de passer par Vlasenica. Chaque fois, je pense au fait que l’accusé du meurtre de ma mère y vit. À Sarajevo, son procès se déroulera dans un bâtiment situé à environ deux kilomètres de mon immeuble. Il est tout simplement impossible d’y échapper », nous a confié Hasan.

Le Centre mémorial de Srebrenica publie régulièrement, ces dernières années, des rapports annuels sur la négation du génocide. Au cours de la période allant du 1er juin 2024 au 30 mai 2025, un total de 99 cas de négation du génocide ont été enregistrés dans l’espace médiatique public de Bosnie-Herzégovine et de la région. Par rapport au rapport précédent pour 2024, où pas moins de 305 cas avaient été recensés, on observe une diminution significative, probablement due au premier jugement pour négation, mais aussi aux pressions sociales exercées notamment par le Centre mémorial de Srebrenica.

Ces rapports constituent justement un moyen de sensibilisation et de lutte contre le négationnisme pour cette institution, qui emploie aujourd’hui majoritairement des survivants du génocide. L’un d’eux, Edin Ikanović, a survécu enfant à la chute de Srebrenica. Au milieu des années 2000, il est retourné avec sa mère, ses frères et sœurs dans la région de Bratunac, dans leur village d’où ils avaient été expulsés.

Aujourd’hui âgé de 37 ans, Edin vit à Srebrenica avec sa femme et ses deux enfants et travaille comme chercheur au Centre mémorial. Il dit qu’il n’avait jamais imaginé un tel métier. Lors de son retour, il croyait en un avenir différent et à la possibilité de fuir le passé.

Il a pourtant grandi en entendant les récits des crimes subis par ses proches survivants. « Toutes les conversations dans les années d’après-guerre, dans notre famille, parmi nos amis et dans notre communauté en exil, tournaient autour de la même chose : parler de ce qui nous était arrivé, de qui avait été tué, de qui avait survécu, de quel corps avait été retrouvé, dans quelle fosse commune… », raconte Edin.

Edin Ikanović, survivant du génocide de Srebrenica, vit aujourd’hui à Srebrenica avec sa femme et ses deux enfants.
© Mediacentar Sarajevo

À son retour, il croyait que les jeunes générations, qui n’avaient pas été directement impliquées dans la guerre, ne porteraient pas le poids de toute cette souffrance.

« Je croyais que, si moi je n’étais pas accablé par le passé, eux ne le seraient pas non plus et que nous pourrions aller de l’avant. Mais j’ai vite compris que je m’étais trompé », poursuit-il.

La communauté de retour dans son village natal est restée soudée. Ses premiers contacts avec des voisins serbes des localités voisines ont eu lieu dans le cadre de projets financés à l’époque par des organisations internationales. Mais les premières déceptions sont arrivées très vite car avec la fin des projets, les contacts ont cessé. Et la propagande a continué…

Le passé est généralement évité

La première condamnation pour négation de crimes concernait une affiche dans le centre de Bratunac, une petite ville près de Srebrenica, souhaitant un joyeux anniversaire au général serbe Ratko Mladić, pourtant condamné pour crimes de guerre, crimes contre l’Humanité et crime de génocide.

« Bien sûr que cela ne vous laisse pas indifférent quand vous voyez ce genre de choses », dit Edin.

Au niveau personnel, avec ses voisins serbes à Srebrenica, le sujet du passé est généralement évité. Le principal problème du déni institutionnel des crimes est son impact sur la vie quotidienne. Il raconte l’histoire d’un garçon de cinq ans qui lui a confié, choqué, avoir appris que son camarade était musulman. « Alors pourquoi m’a-t-il donné ses baskets il y a quelques jours ? ». Pour Edin, cette remarque d’enfant illustre le poids de la propagande.

Edin n’est pas certain que l’interdiction de la négation du génocide dans l’espace public puisse changer les relations entre les gens ordinaires, mais il pense qu’elle pourra au moins épargner aux survivants une retraumatisation.

Le déni se maintient aussi à travers une discrimination permanente de la population bosniaque en Republika Srpska dont les autorités tentent d’imposer une mono-ethnicité dans l’éducation, la santé, l’administration publique. Pour ce faire, les autorités rendent par exemple difficile l’enregistrement de résidence pour les personnes « musulmanes » ou « non serbes » qui reviennent.

Malgré tout, lorsqu’on lui demande s’il envisage de quitter Srebrenica, Edin répond par la négative. Il dit être revenu en raison de son attachement profond à la région. Travailler pour le Centre mémorial est difficile, et il ne pense pas y passer toute sa carrière mais il n’envisage pas de partir.

Des images des auteurs du génocide dans les institutions publiques

Mirela Osmanović travaille également au Centre mémorial de Srebrenica. Née en 1997 – après le génocide – elle a grandi à Sarajevo et dit qu’elle ne savait pas grand-chose de plus, dans son adolescence, sinon que sa famille venait de Srebrenica.

Elle ressentait toujours une immense tristesse, dont elle a fini par comprendre la raison : si elle n’a jamais eu la chance de connaître ses deux frères, c’est qu’ils avaient été tués par l’armée serbe lors du génocide après la chute de Srebrenica. Ils avaient alors 15 et 17 ans. Leur père a passé deux mois à fuir à travers la forêt, lors de la fameuse « marche de la mort » des réfugiés de Srebrenica, avant d’atteindre un territoire où il trouva la sécurité.

Mirela Osmanović, dont les deux frères ont été tués lors du génocide de Srebrenica avant sa naissance, travaille aujourd’hui pour le Centre mémorial de Srebrenica.
© Mediacentar Sarajevo

Mirela Osmanović au musée du Centre mémorial de Srebrenica.
© Mediacentar Sarajevo

« Mon père a longtemps refusé de croire que quelqu’un avait pu tuer ses fils sans aucune raison. Lorsque l’Institut des personnes disparues lui a demandé un échantillon de sang pour une analyse ADN, afin de le comparer aux restes retrouvés dans des fosses communes, il a refusé, croyant que ses fils étaient encore en vie quelque part », raconte Mirela.

Ce n’est que plus tard, lorsque l’ampleur réelle des meurtres a été connue, que l’acceptation est venue. Des années après, ses frères ont été retrouvés et enterrés dans le cimetière du Centre mémorial.

La découverte des détails concernant ses frères fut un premier choc pour Mirela. Le second est survenu bien plus tard, après ses études, lorsqu’elle s’est retrouvée confrontée pour la première fois à l’ampleur du déni du génocide et de la glorification des criminels de guerre.

« J’ai été profondément choquée lorsque, dans le bâtiment de la municipalité et dans des institutions, j’ai vu affichées des images glorifiant des auteurs du génocide », dit-elle. Mais encore plus terrible fut de soupçonner le voisin de ses parents dans la région de Srebrenica, d’être un criminel de guerre et le meurtrier de ses frères.

C’est à ce moment-là qu’elle a compris que sa vocation serait de lutter pour la vérité.

« Moi, membre d’une famille de victimes directes, j’ignorais tout cela. Si je ne parlais pas, comment les autres le sauraient-ils ? », conclut-elle.

Lors de la crise politique de l’année dernière, provoquée par des actes séparatistes de l’entité Republika Srpska, le Centre mémorial a brièvement fermé ses portes. Les employés ont été renvoyés chez eux. Le père de Mirela l’a appris et, terrifié, a cherché sa fille. Ses souvenirs se sont réveillés. « J’ai alors proposé que nous partions tous immédiatement pour Sarajevo ». Malgré la peur, ses parents ont refusé. Ils lui ont demandé de fuir, tandis qu’eux resteraient. Finalement, personne n’est parti.

On lui a offert de l’argent pour ne pas témoigner – il a refusé

À l’autre extrémité de la Bosnie-Herzégovine, au sud, dans une région au climat méditerranéen, sur la route vers la petite ville de Stolac, certains criminels de guerre condamnés ou accusés vivent également librement.

Certains d’entre eux avaient torturé Amer Đulić dans le camp de Koštana bolnica. Cet ancien hôpital spécialisé dans les maladies articulaires fut transformé en 1992 par les forces croates en quartier général de leur police militaire, puis en 1993 en camp pour la population bosniaque.

Amer Đulić devant le bâtiment en ruines de Koštana Bolnica, où il a survécu à la torture alors qu’il avait 17 ans.
© Mediacentar Sarajevo

Ce ne fut que le premier d’une série de camps dans lesquels Amer fut détenu à l’âge de 17 ans. La raison : un « mauvais » nom et prénom dans un projet de nettoyage ethnique mené par des extrémistes croates. Après Koštana bolnica, il fut déporté dans les camps de Dretelj, puis de Gabela et enfin d’Heliodrom. Il a survécu.
Koštana bolnica reste cependant son pire souvenir. « Trois jours là-bas ont été pour moi plus terribles que 230 jours dans les autres camps », raconte-t-il.

« On m’a offert 100 000 marks convertibles (environ 50 000 euros), une voiture et un emploi pour que je ne témoigne pas devant un tribunal en Bosnie-Herzégovine. J’ai refusé », raconte Amer. Selon lui, derrière cette offre se trouvaient à l’époque non pas des individus mais des institutions qui avaient l’intention de dissimuler les crimes. Le courage d’Amer n’aura pourtant pas permis de faire condamner son bourreau, qui a été remis en liberté.

Sans la moindre hésitation, Amer entre dans les ruines de l’ancien camp à Stolac pour nous montrer les pièces où il fut détenu, interrogé, torturé à 17 ans. Là où ses deux cousins ont été tués. Son désir de transmettre la vérité est plus fort que sa douleur.

Pour avoir tenter de créer ce territoire croate « ethniquement pur » en Bosnie-Herzégovine, -notamment à travers les tortures et les meurtres dans ce camp- la direction politique et militaire de l’« Herceg-Bosna » autoproclamée a tout de même été condamnée pour crimes de guerre et crimes contre l’Humanité par le tribunal pénal international à La Haye. Certains de ses exécutants ont aussi été condamnés par des tribunaux de Bosnie-Herzégovine.

Le nettoyage ethnique – par les armes en temps de guerre, par le stylo en temps de paix

Ce nettoyage ethnique mené par les armes pendant la guerre s’est pourtant poursuivi en temps de paix, affirme Đulić, via l’administration. Ainsi la population bosniaque de Stolac, cette ville contrôlée par des nationalistes croates, vit une forme d’apartheid. Elle subit des obstacles à l’emploi dans les institutions publiques et se voit même refuser l’attribution des terrains pour un nouveau cimetière musulman.

La ville est divisée par une ligne invisible entre la population croate et bosniaque revenue après la guerre. Les crimes sont niés. Dans cette région, on voit encore des graffitis à la gloire des criminels de guerre croates.

« Je ne veux pas les saluer. Moi, je marche la tête haute parce que je dis simplement la vérité. Ce sont eux qui baissent la tête », dit Amer à propos de ses rencontres quotidiennes avec des criminels de guerre condamnés à Stolac.

Signatures de prisonniers à l’intérieur de Koštana Bolnica.
© Mediacentar Sarajevo

L’association d’anciens détenus, dont Amer est le président, se bat depuis des années pour transformer le bâtiment en ruine de Koštana bolnica en centre mémoriel. La municipalité de Stolac complique ce projet, et selon Amer, la raison est simple : ils attendent que le bâtiment soit complètement effondré pour empêcher toute mémorialisation.

Dans le camp d’Heliodrom à Mostar, la plus grande ville de la région, un monument a été érigé – non pas aux victimes du camp, mais au Conseil de défense croate qui dirigeait le camp.

Tout cela n’a pas empêché Amer de revenir. « Je suis revenu par défi » dit-il.

Grâce à son talent et à ses succès en basket-ball, son fils a intégré un lycée à Sarajevo. « Le plus dur pour moi, ca a été quand il m’a un jour arrêté en montant dans un bus. Il m’a dit : “Non, papa, celui-ci est pour les Croates, le nôtre est le suivant.” »

Lui reste à Stolac. Il ne renonce pas à son combat pour transformer Koštana bolnica en centre mémoriel. À la question de savoir si sa création apporterait un réel changement entre les communautés, il répond : « Pour nous, les survivants, cela signifierait beaucoup. »

1. Projet de territoire autonome et ethniquement homogène des ethno nationalistes croates pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995).

Traduction : Aline Cateux