Fake News, la deuxième guerre des réfugiés

Mois : avril 2026

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Segré-en-Anjou à l’heure des derniers murmures du jour. Ce 4 novembre 2025, Alam, Hossein, Kamal, Safi et Ibrahim(1) s’assoient par terre, en cercle, à deux pas de l’entrée du Leclerc. Les réfugiés afghans ont pris l’habitude de se poser ici en fin d’après-midi, après leurs courses, pour préparer leur encas. Ça blague en pachtoune tout en sifflant un Red Bull. Quatre d’entre eux prennent leur service dans la foulée. Ils travaillent de nuit (de 19 heures à 4 heures du matin) dans une entreprise agroalimentaire du coin, à l’entretien des machines. La paie est modeste et la cadence soutenue mais ils ne trouvent rien à y redire. Ils sont rescapés des ténèbres. En Afghanistan, ces trentenaires ont vécu sous la menace des talibans, dont la violence n’a jamais cessé ces vingt dernières années, quand bien même ils n’ont repris le pouvoir qu’en août 2021. Fuir était une question de survie. Alam, chevelure de jais et regard perçant, a choisi d’émigrer en France « pour la liberté et la fraternité ! » Tout sourire malgré des cernes marqués, Hossein a traversé l’Iran, la Turquie et l’Europe en se cachant dans des conteneurs. « Ici, c’est très bien. Très, très bien ! », lance-t-il dans un français sommaire en levant le pouce. Après les routes hérissées d’épines de l’exil, place à la douceur angevine.

La vidéo tournée par Jean-Eudes Gannat (devant), militant d’extrême droite, qualifiant les Afghans de « cousins des talibans ».
© Karoll Petit

Propagation immédiate sur les réseaux

Ce 4 novembre 2025 pourtant, leur vie a obliqué. Jean-Eudes Gannat, jeune militant d’extrême droite siégeant désormais au conseil municipal de Segré, les filme à leur insu devant le supermarché, les accusant de « traîner », de « rien branler » et d’être là « tous les soirs ». Il poste la vidéo sur TikTok avec pour titre : « Marre de vivre avec les cousins des talibans jusqu’au fond de nos campagnes… » Le film, de 22 secondes, se propage illico dans les milieux identitaires, et même au-delà. Alam est prévenu par un collègue, tombé dessus en scrollant sur les réseaux sociaux. « Là, on a eu un gros stress. Très très gros », dit-il en faisant des yeux ronds. Passer pour un assisté, qui plus est islamiste, il ne pouvait imaginer pire. « Pour eux, c’était la panique. Au début, c’est bien simple, ils n’en dormaient plus », raconte Bertrand Even, un bénévole ayant dispensé des cours de Français à Alam et ses camarades à leur arrivée en France. C’est vers lui que, spontanément, les jeunes Afghans se sont tournés en découvrant la vidéo. Les jours suivants, Hossein a décidé de ne plus sortir en même temps que son épouse et leur petit d’un an et demi, histoire de ne pas les exposer. Et si des habitants du coin s’en prenaient aux siens ? Il est présenté tout à la fois comme un parasite et un fou d’Allah… À la peur s’est ajouté l’affront : celui d’être associés aux talibans. Une gifle plus forte encore pour Kamal – lui aussi sur la vidéo -, qui a perdu des proches exécutés par les nouveaux maîtres de Kaboul.

Quatre mois plus tard, l’anxiété reste palpable. Alam, Hossein et les autres redoutent désormais le procès du militant d’extrême droite, le 6 mai prochain. Jean-Eudes Gannat doit en effet comparaître devant le tribunal correctionnel d’Angers, à la demande du procureur, pour « incitation à la haine ». Le prévenu, que nous avons contacté, assume l’expression “ne rien branler”, décrivant le petit groupe d’Afghans comme étant « assis des heures sur le bitume« . Il persiste, par ailleurs, à les considérer comme des « cousins des talibans« , se fondant sur de supposées études sur les mariages intra familiaux en Afghanistan. La Ligue des droits de l’homme, elle, s’est constituée partie civile. Sauf volte-face, les Afghans, eux, ne devraient pas venir témoigner à la barre. La peur, toujours. « Comment pourraient-ils envisager de venir sereinement ? Leur simple présence devant un supermarché a entraîné cette infâme injure raciste, avec un écho national et international », soupire leur avocat, Me Jean Bary.

Me Jean de Bary, l’avocat des Afghans filmés par le militant d’extrême droite.
© Karoll Petit

Héros malgré eux d’un mauvais scénario

La vidéo reste accessible en ligne. Le militant identitaire a été sommé de la retirer de TikTok mais, avant d’obtempérer, il a appelé ses abonnés à la reposter : « Décrire le réel est interdit ! Puisque la vérité dérange, je vous demande de la faire tourner au maximum. » La viralité a joué à plein, accentuant encore la vulnérabilité des Afghans. Le film a dépassé les deux millions de “vu” et a même franchi les frontières. Il a été visionné… jusque dans leur pays. « Ma famille l’a vue. Elle ne comprend pas. Elle me demande ce que j’ai fait de mal », déplore Hossein. Idem pour Alam. Considérés jusque-là comme des modèles de réussite par leurs proches, ils passent désormais pour des voyous. Et, après l’enfer, expérimentent une nouvelle forme d’insécurité sur une terre qu’ils imaginaient paisible. Sa cause : les fake news.

“Se faire le plus petit possible”

Dématérialisées, virales, parfois sophistiquées, les fausses informations trouvent, avec les réfugiés, des « instruments » de choix pour dénoncer les prétendus excès de l’immigration. Eux ne peuvent se défendre. Ils ne connaissent pas le droit et maîtrisent encore moins les rouages de notre système administratif. Pire, craignant d’être expulsés, ils n’osent faire de vagues depuis leur siège éjectable. Leur lot : subir, seuls ou avec leurs proches, en silence. Une manière de se protéger. « Après les violences subies, beaucoup de réfugiés expriment le désir de se faire les plus petits possible, de ne pas déranger, afin de ne pas s’exposer à des soucis avec les autorités » explique Lucia Bley, psychologue clinicienne au centre Primo Levi. Une réaction également guidée par une crainte profonde : celle d’être perçu comme fautif, de ne pas être cru. « Cette peur, certains l’ont déjà éprouvée lors de leur demande d’asile, lorsqu’il leur a fallu démontrer ce qu’ils avaient enduré dans leur pays, ajoute Lucia Bey. Chez certains d’entre eux, cela redouble le traumatisme ».

Sur YouTube, l’extrême droite a propagé une fake news laissant penser que les réfugiés étaient hébergés à l’intérieur du château alors qu’en réalité ils sont dans une ancienne résidence étudiante située dans le parc du château de Grignon (Yvelines).
© Capture d’écran YouTube

En 2024, c’est au détriment de quelque 190 exilés de l’Est de la RD Congo, de Somalie ou encore du Burundi et du Rwanda que les fake news démontrent leur propension à s’attaquer aux plus fragiles. Dans la soirée du 26 février cette année-là, l’association Emmaüs Solidarité loge ces réfugiés, qui avaient obtenu l’asile à Mayotte, dans une résidence étudiante mise à disposition par l’État dans le parc du château de Grignon, dans les Yvelines, ayant longtemps hébergé l’école AgroParisTech. Le jour même, un post du président du RN Jordan Bardella ironise sur les réseaux sociaux : « Entrez clandestinement à Mayotte, vous pourrez être rapatriés en métropole et logés dans un château du XVIIe siècle ! » Des abonnés repostent le message aussitôt. Le lendemain, c’est une autre figure de l’extrême droite qui réagit sur X : Marion Maréchal Le Pen, qui dénonce la présence de « près de 300 migrants africains tout droit arrivés de Mayotte » dans « un bijou de notre patrimoine et de notre histoire ». « Nos châteaux sont aujourd’hui transformés en camp de migrants », s’indigne-t-elle. Le chiffre est gonflé, le terme de « migrants » remplace celui de « réfugiés » – un statut attribué aux termes d’une procédure juridique -, les chambres de l’école sont confondues avec le château mais une fois encore, qu’importe : les fake news, que Marion Maréchal Le Pen répètera le lendemain sur sa chaîne YouTube, se propagent sur les réseaux. Et, le 3 mars, des militants d’extrême droite débarquent à Grignan, lançant des fumigènes et entonnant des chants racistes dans le parc du domaine. « Les réfugiés ont eu peur que les militants s’attaquent à eux », se souvient Lotfi Ouanezar, directeur d’Emmaüs Solidarité. Et, alors que leur séjour devait durer quelques mois, il est écourté par l’État pour éviter tout nouveau débordement. Les intéressés seront relogés en région.

Exfiltration immédiate, ou le traumatisme de l’exil réactivé

C’est aussi le choix que feront les institutions, un an et demi plus tard, à Charenton-le-Pont. À la fin de l’été dernier, une rumeur colporte que des Gazaouis sont hébergés dans les locaux même de la mairie de cette petite ville du Val-de-Marne. Un supposé traitement de faveur dénoncé le 12 septembre dans un bandeau sur CNews. « À Charenton-le-Pont, des habitants s’opposent à l ‘accueil de réfugiés gazaouis logés dans l’hôtel de ville », y affirme la chaîne, qui n’a pas répondu à nos sollicitations. Les réseaux sociaux s’emballent. Le maire dément, dénonçant une « manipulation politique » : les Palestiniens n’ont, en effet, jamais été accueillis à la mairie.

La réalité, la voici : cinq Gazaouis – deux adultes et trois enfants – ont bénéficié d’une évacuation sanitaire organisée par le ministère des Affaires étrangères. L’association France Horizon, qui gère leur prise en charge dans l’Hexagone, leur a trouvé un hébergement à Charenton pour qu’ils soient proches des deux grands hôpitaux pédiatriques de l’Est parisien. Quant aux « habitants » scandalisés par leur présence, on n’en trouve point trace ; la fronde émane en réalité d’une certaine ‘Amicale des commerçants et riverains du val de Marne’. « Nous n’avions jamais entendu parler de cette structure avant », assure une source au cabinet du maire. Ni après, d’ailleurs. Tout porte à croire qu’elle a été créée pour l’occasion… Qu’importe, les institutions préfèrent éteindre l’incendie et protéger les exilés en les exfiltrant au plus vite. « En 48 heures, ils avaient quitté la ville », poursuit une source à la mairie. Destination : une localité tenue secrète afin de garantir leur sécurité et éviter toute nouvelle controverse. La répétition, pour eux, d’un scénario déjà vécu et de l’angoisse qui a pu l’accompagner. “En cas d’évacuation précipitée, le pays d’accueil n’est plus perçu comme le refuge qu’il était censé être. Être déplacé dans l’urgence réactive parfois le traumatisme de l’exil, de la fuite du pays natal qui s’est parfois décidée en quelques heures…”, décrypte la psychologue Lucia Bley.

Un outil au service de la propagande

Les fakes news peuvent aussi réserver aux réfugiés des abjections qu’ils n’auraient jamais imaginées. Faiza Najjar, arrivée de Gaza au Canada en 2024, en a fait la terrible expérience. En juillet 2025, elle accueille à l’aéroport de Toronto quatre de ses enfants et sept de ses petits-enfants, jusqu’alors restés dans l’enclave. Dans la foulée, des photos ainsi qu’une vidéo de leurs retrouvailles, vue plus de 300 000 fois, circulent sur les réseaux, accompagnées de commentaires sur sa corpulence, exploitée pour nier la malnutrition de masse dans l’enclave. « En tant que mère, cela m’a vraiment dévastée », a-t-elle confié à l’AFP.

Une instrumentalisation de l’apparence physique dont Faiza Najjar n’est pas la seule victime. D’autres ressortissants de Gaza ont été montrés du doigt sur les réseaux avec des réactions du type : « Gras comme des porcelets ces Palestiniens. », ou encore « De bien beaux bébés joufflus. » « La famine à Gaza ? »… Dans la guerre des images entre Israël et le Hamas, une telle fake news s’apparente à une technique. Le contexte de l’époque permet de mieux comprendre. En juillet dernier, l’indignation monte alors que la famine menace à Gaza et que des cargaisons d’aide, envoyées par les organisations internationales, attendent aux portes de l’enclave. Montré du doigt, l’État hébreu dément tout blocage, comme il démentira l’état de famine, pourtant confirmé par l’ONU le 22 août dernier. S’en prendre à l’apparence de Faiza Najjar vise à étayer ces dénégations. Et ce, avec une redoutable efficacité.

Une fake news bien faite, si l’on peut dire, repose la plupart du temps sur un certain nombre de préjugés déjà présents, explique le spécialiste Arnaud Mercier, qui enseigne les sciences de l’information à l’Université Panthéon Assas(2). Elle récite quelque chose qui existe déjà, n’inventant rien qui n’ait pas déjà un substrat culturel.” En l’occurrence, la suspicion vis-à-vis des réfugiés, objets de multiples clichés exacerbés par le conflit en cours entre Israël et le Hamas.

Une autre victime gazaouie, elle aussi raillée sur les réseaux pour son surpoids, s’est opposée in extremis à la publication de son témoignage après s’être longuement ouverte à nous. Par peur, probablement, de relancer la machine. « En fuyant leur pays, certains réfugiés ont parfois le sentiment de perdre la maîtrise de leur destin, explique aussi Lucia Bley. Or, la fake news peut venir réactiver cela car, à travers elle, ils deviennent un objet du discours de l’Autre. C’est ce dernier qui maîtrise le narratif. L’exilé, lui, n’a pas voix au chapitre ; il se trouve dépossédé de sa capacité à se raconter ».

Saper la crédibilité de l’information

Les fake news font perdre confiance à ceux qu’elles instrumentalisent, mais aussi au public qu’elles visent. Olga Prokopieva ne le sait que trop bien. À la tête de l’ONG Russie Libertés, cette Franco-russe voit son combat pour la démocratie dans son pays natal dénigré à la moindre occasion sur les réseaux. Parmi les dernières attaques en date, des dizaines de réponses à son post sur Facebook commémorant, le 17 février, la mort de l’opposant Alexeï Navalny dans des circonstances troubles, en prison, en 2024. « Comme c’est bizarre, ceux qui ont mené l’enquête sont étrangement ceux qui financent l’enquête contre la fédération de Russie », ironise l’un des internautes dans une allusion à la prétendue partialité des investigations sur le décès du détracteur de Poutine, menées par cinq pays européens. « C’était un agent de l’étranger recruter dans son ONG pour déstabilisé la Russie (un traître) », assure un autre, avec une orthographe toute fantaisiste, en reprenant une accusation qui frappe de nombreuses voix critiques en Russie. De tels messages ne vont pas jusqu’à redorer le blason du Kremlin aux yeux du public. Mais à tout le moins, ils disqualifient le combat visé. « Quand les gens ont l’impression de ne pas pouvoir savoir la vérité, ils finissent par se désintéresser », regrette Olga Prokopieva. C’est là toute la perversité du mécanisme des fakes news, comme l’explique le spécialiste Arnaud Mercier : “ Elles instillent le poison du doute. En se multipliant, elles donnent l’impression qu’on ne peut plus faire la différence entre le faux et le vrai. Tout est suspect.” Y compris les combats les plus nobles.

Comme des armes de longue portée, les fausses informations permettent à Moscou d’attaquer au-delà du champ de bataille. Les réfugiés ukrainiens en Europe de l’Ouest, et notamment en France, sont ainsi particulièrement exposés. Entre imitation de circulaires administratives et faux reportages, les campagnes de désinformation s’y multiplient avec un même objectif : « Dissuader les Ukrainiens de rentrer dans leur pays », explique Volodymyr Kogutyak, vice-président du Congrès mondial des Ukrainiens, basé à Paris. Une manière d’affaiblir Kiev sur tous les plans : non seulement militaire et économique, mais aussi démographique…

En janvier, une vidéo circule ainsi sur les réseaux montrant Volodymyr Zelensky, Emmanuel Macron et le premier ministre britannique Keir Stammer signant tour à tour un document officiel. « La Pologne, l’Allemagne et la France ont promis de renvoyer plus de 40 000 conscrits en Ukraine dans les deux mois pour servir dans l’armée », alerte le sous-titre, en anglais, expliquant que leur engagement figure dans la déclaration signée lors de leur rencontre à Paris, le 6 janvier dernier.

En évoquant la perspective repoussoir de la conscription, la fake news entend inciter les Ukrainiens à demander l’asile en France pour y échapper. La protection qu’ils peuvent obtenir dans ce cas les prémunit en effet d’un envoi au front, mais elle implique aussi l’impossibilité de tout retour dans leur pays. Et ce contrairement à la « protection temporaire », pour laquelle beaucoup ont opté à ce jour, qui permet des allers-retours entre la France et leur pays pour des formalités, rendre visite à leur famille…

L’écrivaine et poétesse iranienne, réfugiée en France, Mahtab Ghorbani, à son domicile en Île-de-France, le 1er avril.
© Odhran Dunne

Piège tragique

En faisant mine de les protéger, la fake news entend donc les éloigner durablement de leur terre. Et les condamne à une culpabilité qui vient s’ajouter à celle d’avoir fui, immanquablement ressentie par tous les exilés. Et si, en plus d’avoir abandonné ma communauté, je l’avais desservie par ma crédulité ? Un piège tragique pour cette mère enfin autorisée par Moscou à aller chercher le corps de son fils mort dans le Donbass, un territoire ukrainien occupé par la Russie. Celle-ci n’a pu faire le voyage, bloquée en France par son statut de réfugiée, obtenu après avoir mordu à la fake news. “Nous passons notre temps à informer les Ukrainiens en France sur l’intérêt de la protection temporaire, leur expliquant que l’asile n’est pertinent que dans des cas très précis”, rappelle pourtant Volodymyr Kogutyak.

D’Afghanistan, d’Ukraine ou de Gaza, les réfugiés sont pris à parti moins pour ce qu’ils sont que pour ce qu’ils représentent. Mais il arrive aussi – c’est plus rare – qu’ils soient visés ad hominem par des attaques qui, dans ce cas, émanent le plus souvent de leur pays natal. Objectif ? Les discréditer sur leur terre d’accueil. Certains exilés syriens en France ont ainsi eu à subir des mensonges montés de toutes pièces par le régime de Bachar Al-Assad. Idem de certains Iraniens opposés au régime des Mollahs.

Mahtab Ghorbani, 42 ans, fait partie de ces victimes. Cette poétesse aux épaules frêles et au parler cash a toujours clamé haut et fort son opposition à la théocratie au pouvoir. Portant ses convictions féministes en étendard depuis l’adolescence, elle avait déjà été incarcérée trois fois à la trentaine. En 2016, sur le point d’être renvoyée une quatrième fois derrière les barreaux, elle décide de fuir le pays avec sa fille de sept ans. Le grand saut.

Réfugiée en France depuis, la quadragénaire dénonce encore et toujours le régime ; elle intervient dans les écoles, au Sénat, sur scène aux côtés des journalistes de Charlie Hebdo… Malgré les milliers de kilomètres qui la séparent de Téhéran, elle lutte avec ses compatriotes restés au pays. Elle a ainsi battu le pavé parisien en soutien au mouvement « Femme, vie, liberté » ou encore ardemment milité pour que les Gardiens de la révolution soient estampillés ‘organisation terroriste’.

Elle est victime, sur les réseaux sociaux, de fake news de la part de proches du régime iranien, visant à décrédibiliser son action et son engagement politique.
© Odhran Dunne

Traquée par Téhéran jusqu’en France

Les agents du régime l’ont à l’œil… jusqu’à Paris. « Un jour, des inconnus sont même rentrés dans mon appartement, ils ont déchiré les livres, brisé les bouteilles d’alcool… sans rien voler ! » Un avertissement, clairement. Les attaques ont peu à peu changé de nature. De nombreux messages sur les réseaux laissent désormais entendre qu’elle ne serait pas opposante. « C’est délirant ! Certains de ces messages disent que je n’ai pas été emprisonnée en Iran, que mes livres ne sont pas censurés là-bas. C’est aberrant ! » Pourquoi de telles accusations ? « Pour me faire taire. On me décrédibilise pour que je ne sois plus invitée, que je puisse plus dénoncer le régime ».

Elle nous montre l’un de ces tweets, postés le 2 octobre sur X (ex-Twitter). Il affirme qu’elle « travaille pour la République islamique et se construit un CV de militante politique ‘amie du peuple’ ». Il émane d’un Iranien exilé en Norvège. Pourquoi s’en prendre à elle alors qu’il a lui-même fui les mollahs ? « Certains réfugiés le font par peur, notamment quand le régime menace leur famille restée au pays ». D’autres sont mus par l’appât du gain : « Le régime retourne certains d’entre eux en les payant. Cela divise la diaspora… Idéal pour le pouvoir en place ! »

Mahtab a décidé de porter plainte contre l’auteur de ce tweet. Six mois plus tard, elle n’a pas nouvelle de la justice et se fait doucement une raison : « Ces fake news sont publiées sur des comptes étrangers. On m’a prévenu que la procédure serait longue, complexe… » Mais pas forcément perdue d’avance, surtout avec un bon avocat ? « Mais je suis exilée, mère isolée, écrivaine, comment voulez-vous que je me paie un avocat ? » Bataillera-t-elle quand même ? Elle promet que oui. Son regard dit peut-être.

Ces messages vont au-delà de la simple diffamation ; c’est son identité même qui est ici en jeu. « Tous ces mensonges disent l’inverse de ce que je suis. Ils nient mon passé, mes combats ». Ses sacrifices, aussi : la prison, l’exil, l’arrachement aux siens. « Fuir son pays, c’est recommencer à zéro. En dessous de zéro même ! Quand je suis arrivée en France, je vivais avec ma fille dans une chambre de 6 m2. Sans toilettes, sans frigo. C’est ça l’exil… » Et il y a plus douloureux encore : l’abandon de sa langue maternelle. « En persan, je peux m’exprimer comme une écrivaine et une poète. En français, j’ai le vocabulaire d’une enfant. C’est terrible, ça ». Et la voilà sommée de se justifier face aux rumeurs. Surtout, Mahtab redoute qu’à terme, en cas de changement de régime, ces fake news hypothèquent son avenir en Iran, elle qui répète à l’envie « si le régime tombe, ma valise est prête ! »

1.  Les prénoms ont été modifiés.
2. Auteur de Les mots de la désinformation et de la manipulation, Presses universitaires du Midi, 140 p., 12 euros


En Republika Srpska, fuir face à la montée des discours de haine et des attaques ciblées

Mois : avril 2026

Manifestation après le meurtre de David Dragičević.
© Gerila.info

Pendant des années, dans le couloir d’entrée de l’appartement de Ljiljana Kovačević et de son défunt mari, le journaliste d’investigation Slobodan Vasković, il y a eu une petite valise prête en cas de départ.

« Parfois, on prévenait Slobo que nous devions nous mettre à l’abri, car il existait de sérieuses menaces, voire un risque que sa voiture fût piégée », se souvient Kovačević.

Parfois, tard dans la nuit, la famille fuyait Banja Luka et prenait la direction des frontières croate ou slovène, attendant sur place que le danger immédiat soit écarté. À leur retour, personne n’était autorisé à monter dans la voiture familiale, avant que Vasković ne démarre lui-même le moteur, afin de vérifier si aucun explosif n’avait été placé en dessous. Pourtant, Vasković continuait à enquêter et à publier.

« Sa ligne directrice était qu’il devait écrire ce qu’il pensait, quelles qu’en soient les conséquences. Il estimait que seule une écriture honnête, aussi brutale fût-elle, pouvait ébranler ceux dont il parlait dans ses écrits », dit-elle.

Cependant, en 2018, ils ont quitté la Republika Srpska et ce définitivement.

Ljiljana Kovačević, journaliste et épouse de Slobodan Vasković.
© Gerila.info

Et ils ne sont pas les seuls.

Au cours de la dernière décennie, des centaines de milliers de personnes ont quitté la région, à la recherche de meilleurs salaires et d’un meilleur niveau de vie. On estime que la population de la Republika Srpska est passée de 1,1 million à environ 900 000 habitants aujourd’hui. Toutefois, parallèlement à cet exode économique se déroule un autre exode plus discret mais beaucoup plus inquiétant. Des journalistes, des militants, des opposants politiques et même de simples citoyens fuient une campagne sophistiquée de harcèlement politique, de diffamation et de menaces physiques, menée depuis plus d’une décennie et derrière laquelle, selon les victimes, se trouverait le pouvoir en place.

« Beaucoup sont partis parce qu’ils ne pouvaient plus supporter les pressions. Ici, celui qui refuse de se taire et veut penser par lui-même a du mal à survivre », affirme le journaliste et militant Miljan Kovač.

Miljan Kovač, journaliste.
© Gerila.info

Selon lui, en Republika Srpska, la critique publique a vu son espace considérablement restreint.

« Comment les journalistes et les militants peuvent-ils survivre, quand même un simple travailleur peut encourir des problèmes s’il critique le pouvoir ? », se demande Kovač.

Les mécanismes d’intimidation

Dans le paysage politique et médiatique de la Republika Srpska, l’espace pour la dissidence s’est considérablement réduit. Les personnes critiquant le pouvoir sont régulièrement qualifiées de « mercenaires étrangers », de « traîtres », de « destructeurs de la Republika Srpska » ou d’« agents de renseignement de l’Occident et de Sarajevo ».

Ces étiquettes sont diffusées par des services publics contrôlés par les autorités et des portails d’information qui leur sont favorables ; elles sont particulièrement conçues pour délégitimer la critique et intimider les opposants.

« Nous avons assisté à des campagnes entières, au cours desquelles des individus et des organisations ont été désignés comme ennemis de la Republika Srpska et de son peuple, sans aucune preuve sérieuse », explique Srđan Puhalo, psychologue et analyste social.

L’un des exemples les plus connus a été celui des « livres noirs », documents que des représentants du parti au pouvoir en Republika Srpska, le SNSD, mentionnaient publiquement comme des listes de personnes et d’organisations qui, selon eux, agissaient contre les intérêts de la Republika Srpska. Ces discours, dans lesquels des individus et des ONG étaient présentés comme faisant partie d’un réseau « anti-serbe », ont encore renforcé le climat de méfiance à l’égard des militants et des critiques du pouvoir.

« Ceux qui étaient la cible de telles campagnes n’avaient souvent que deux choix : se retirer de la vie publique ou quitter le pays », affirme Puhalo.

Srđan Puhalo, psychologue.
© Gerila.info

Tout cela avec l’aide du service public

Dès 2018, l’intolérance du régime envers les dissidents s’est transformée en hostilité ouverte lors des manifestations « Justice pour David ». Pendant des mois, des milliers de citoyens se sont rassemblés quotidiennement à Banja Luka, sur la place centrale, la place Krajina, pour exiger des explications concernant le meurtre non élucidé de David Dragičević, un étudiant de vingt et un ans.

La réaction des autorités a été rapide. La chaîne de télévision publique RTRS a présenté les citoyens endeuillés comme des participants à une action politiquement orchestrée contre le pouvoir et la Republika Srpska elle-même.

« Nous nous souvenons des manifestations pour David, au cours desquelles des accusations et des insultes très graves ont été proférées contre les manifestants. À ces campagnes participaient non seulement des hommes politiques, mais aussi certains médias, y compris le service public », explique Puhalo.

De manière générale, les analystes des médias ont qualifié l’information du service public de partiale.

« Il n’est plus nécessaire de rappeler que le service public de la RTRS est entièrement sous le contrôle et au service d’un seul parti politique et de son discours, et que cette chaîne ne fait même pas l’effort d’assurer un minimum d’équilibre dans la représentation des partis politiques, comme on l’attendrait d’un service public », affirme le portail Analiziraj.ba, spécialisé dans l’analyse et le suivi critique des médias.

Un tel traitement médiatique, soutenu par des campagnes sur les réseaux sociaux, met souvent des vies en danger au point que les victimes n’ont d’autre choix que de partir.

Danijela Ratešić, une militante ayant participé aux manifestations pour David Dragičević, a également été la cible d’attaques sur les réseaux sociaux.

« Une rhétorique basée sur des mensonges et des désinformations a été lancée et diffusée via le service public et les portails proches du pouvoir. Toute une machinerie était orientée vers la diffamation des personnes qui avaient le courage de s’exprimer publiquement », explique Ratešić, se souvenant d’une armée de bots internet mobilisés pour détruire les réputations.

Elle affirme que deux formes de communication publique totalement différentes se sont affrontées durant ces manifestations sur la place Krajina en 2018 : le discours spontané des citoyens et la rhétorique politique du pouvoir.

« Sur la place, on entendait les mots purs et spontanés de gens ordinaires parlant avec leur cœur d’un système qui les détruit. C’étaient des mots que des milliers de personnes ressentaient comme les leurs et qu’elles n’avaient souvent pas eu le courage de prononcer auparavant », dit Ratešić.

Selon elle, ce type de révolte citoyenne spontanée a provoqué une forte réaction des autorités.

« Cette manifestation a suscité une énorme peur au sein du pouvoir et a déclenché une rhétorique de haine fondée sur des mensonges et des désinformations diffusés par le service public et plusieurs portails créés à cette époque », affirme-t-elle.

Danijela Ratešić.
© Gerila.info

Elle a fini par fuir le pays — non pas à cause des mots ou des insultes, mais parce que des mesures plus radicales avaient été prises, telles que son interpellation et transfert au poste de police et des menaces contre sa famille.

« Je n’ai jamais eu peur pour moi-même. Mais lorsque les pressions s’étendent à la famille, alors on comprend qu’il faut fixer des limites », dit Ratešić.

Aujourd’hui, sept ans après avoir quitté Banja Luka, elle affirme ne ressentir aucune nostalgie pour sa ville natale.

« Le problème n’est pas seulement la rhétorique. Le problème, c’est l’état d’esprit de ceux qui acceptent cette rhétorique et croient aveuglément ce que leur servent les médias contrôlés par le pouvoir. »

Situation de la liberté des médias

D’après un rapport de Reporters sans frontières (RSF), du Réseau international des journalistes (IJNet) et du Comité pour la protection des journalistes (CPJ), en Republika Srpska, la liberté des médias connaît un grave et rapide déclin. L’environnement pour le journalisme indépendant est de plus en plus hostile, polarisé et limité par une législation de type autoritaire.

Fin février 2025, le gouvernement de la Republika Srpska a adopté une loi extrêmement controversée exigeant que les organisations à but non lucratif et les médias indépendants financés de l’étranger soient enregistrés comme « agents étrangers ».

Le CPJ a fermement condamné cette mesure, soulignant qu’elle reflétait directement des tactiques autoritaires utilisées dans des pays, comme la Russie, pour criminaliser les voix critiques, couper les financements et réduire au silence les médias indépendants.

Manifestation de journalists à Banja Luka.
© Gerila.info

Dans cette partie de la Bosnie-Herzégovine, la liberté des médias avait déjà été fragilisée par la décision prise, en 2023, par le gouvernement de la Republika Srpska, de recriminaliser la diffamation. Cela avait engendré un climat de peur, entraînant une autocensure généralisée. Des personnalités politiques de haut rang et des hommes d’affaires influents ont souvent recours à des poursuites dites SLAPP (Poursuites stratégiques contre la participation de l’opinion publique) pour ruiner et intimider les médias et les ONG.

IJNet et RSF soulignent qu’en Bosnie-Herzégovine, le paysage médiatique est profondément divisé selon des clivages ethno-nationaux. En Republika Srpska, le phénomène « d’État capturé » permet au parti au pouvoir, dirigé par le président Milorad Dodik, de manipuler le système judiciaire et les médias publics pour diffuser un agenda nationaliste, tout en réprimant le pluralisme démocratique.

En raison de ces multiples menaces pesant sur les journalistes et de l’absence de sécurité physique, ainsi que des lois restrictives et de l’ingérence politique dans leur travail, la Bosnie-Herzégovine a récemment enregistré une forte chute dans le classement mondial de la liberté de la presse de RSF, passant de la 64e à la 81e place.

Dans l’ensemble, les rapports dressent le portrait d’un secteur médiatique indépendant « assiégé », qui lutte pour sa survie, face à des autorités cherchant activement, par le biais de la législation, à éliminer le journalisme critique.

Les journalistes travaillant en Republika Srpska font face à une série d’agressions physiques, d’incendies criminels et de menaces de mort. Bien que la police intervienne parfois, les procureurs rejettent souvent les affaires impliquant des agressions contre des journalistes, ce qui favorise un climat d’impunité.

Il n’existe pas de refuge sûr

Pour ceux qui sont pris pour cible, même quitter le pays ne garantit pas la tranquillité.

Même après leur déménagement à Belgrade, Vasković et sa famille ont continué à subir de sévères pressions.

Des poursuites judiciaires s’accumulaient à Banja Luka, tandis que circulaient des rumeurs le décrivant comme un racketteur et que des données personnelles concernant le lieu de résidence de sa famille en Serbie étaient publiées sur les réseaux sociaux.

« On racontait que nous avions un grand appartement et que nous avions reçu de l’argent. La vérité, c’est que nous avons été locataires pendant cinq ans et que nous payions le loyer et les charges », dit Kovačević.

« Le pire, c’est quand ils s’en sont pris aux enfants », ajoute Kovačević. « C’était lâche et ignoble. Alors, on s’inquiète plus pour eux que pour soi-même. » Les pressions de longue durée ont laissé des traces indélébiles ; cela fait des années que ses enfants refusent de revenir à Banja Luka.

La cible, ce ne sont pas seulement les journalistes

Les campagnes de diffamation publique ne visent pas uniquement les journalistes et les militants civils. Des personnalités politiques importantes de l’opposition, comme la candidate à la présidentielle, Jelena Trivić, ont été, en 2022, la cible de campagnes virulentes les accusant de collaboration avec des centres de pouvoir étrangers et de tentative de déstabilisation de la région.

Le député de l’Assemblée nationale Nebojša Vukanović a signalé, à plusieurs reprises, des attaques contre ses biens, notamment des dégâts à sa maison et à son véhicule. L’analyste Tanja Topić a été publiquement qualifiée par le président de la Republika Srpska, Milorad Dodik, « d’agent des services de renseignement allemands ».

En 2018, quelques jours seulement après qu’un média proche du pouvoir a accusé un journaliste local d’avoir reçu de l’argent américain pour participer à une « destruction de la Republika Srpska dans la rue », celui-ci a été violemment roué de coups au point que son agression a été qualifiée par le parquet de tentative de meurtre. Les agresseurs ont été condamnés à de longues peines de prison, mais les commanditaires de l’agression n’ont jamais été identifiés.

La voiture personnelle du député Nebojša Vukanović a été incendiée à deux reprises à Trebinje.
© Gerila.info

La décision de rester

Malgré l’espace restreint imparti à la libre expression de l’opinion, certains journalistes, militants et analystes restent néanmoins en Republika Srpska, jonglant entre interventions publiques et sécurité personnelle.

Pour ceux qui refusent de faire leurs valises, survivre est un acte de résistance quotidien.

« La question essentielle est peut-être de savoir ce qui nous retient encore ici, nous qui faisons partie de la scène journalistique et militante », dit la journaliste Gordana Katana. « Je suppose qu’il s’agit de nous défendre du mieux que nous pouvons. »

Pour ceux qui résistent encore, la critique du pouvoir fait partie de la responsabilité professionnelle et civique, malgré les pressions.

C’est pourquoi la question qui se pose n’est pas seulement de savoir pourquoi certains sont partis, mais aussi quelles conséquences à long terme laisse un tel climat politique et médiatique dans l’espace public.

Aussi, les divers destins des journalistes, des militants et des critiques politiques de Banja Luka représentent-il aujourd’hui bien plus que de simples histoires individuelles : ils montrent l’état de l’espace public et la place qu’il laisse aux opinions différentes de celle façonnée par le pouvoir à travers ses médias.

« Ce qui m’afflige le plus, c’est de voir les jeunes, les enfants et ceux, peu nombreux, qui pensent par eux-mêmes et qui, à cause d’une telle majorité, doivent vivre dans une atmosphère de haine et de désespoir », conclut Ratešić.


La rue oubliée

Mois : avril 2026

Husein Kršo, civil tué à Brčko en 1992.
© Jusuf Hafizović

Le Centre artisanal est l’un des endroits les plus fréquentés de Brčko. Les terrasses des cafés se remplissent dès le matin. Les gens flânent devant les vitrines, entrent dans les boutiques et les bijouteries, discutent, s’installent, s’entretiennent. À proximité se trouve l’ancien commissariat de sécurité publique, aujourd’hui le bâtiment de l’Inspection du district de Brčko. Il y a aussi l’hôtel Posavina et la route menant au poste frontière avec la Croatie. Tout se déroule selon un rythme habituel. Rien ne laisse supposer que c’est justement à cet endroit même que deux civils bosniaques – Hajrudin Muzurović et Husein Kršo – ont été tués, il y a plus de trois décennies.

Bien que le crime ait été documenté et que l’exécuteur ait été condamné, la rue où le meurtre a eu lieu n’a jamais été marquée par quoi que ce soit pour honorer la mémoire de ce lieu.

Dernière conversation

En octobre 2025, Ćamila Muzurović a été inhumée au cimetière municipal d’Ivica à Brčko. Comme beaucoup d’autres familles bosniaques du Sandjak, les Muzurović avaient cherché refuge dans le nord de la Bosnie après les crimes commis par les Tchetniks au Monténégro. Elle y est restée jusqu’à l’âge de 99 ans. Ses derniers jours, elle les a passés, clouée au lit – elle n’a jamais su la vérité sur son fils Hajrudin. Elle savait seulement qu’il avait été tué pendant la guerre.

« Est-ce que tu cherches ton frère ? », demandait-elle souvent à sa fille Šuhra, l’aînée de ses cinq enfants. La réponse était brève – ou il n’y en avait pas du tout. Quand elle se confie, Šuhra reconnaît qu’elle n’a jamais pu dire à sa mère tout ce qu’elle savait sur le meurtre de son frère. Aujourd’hui, trente-trois ans après sa mort, elle évite de passer par la rue où Hajrudin a été vu pour la dernière fois en vie.

Au printemps 1992, la ville de Brčko est tombée sous le contrôle de l’armée serbe, de la police et des formations paramilitaires. Les civils bosniaques et croates ont été emmenés dans des centres de détention et des camps. Hajrudin Muzurović a, lui aussi, disparu dans ces circonstances.

Sa sœur Šuhra se souvient de leur dernière conversation téléphonique, début mai de la même année. Hajrudin s’était réfugié dans un endroit sûr, près de Brčko. Juste pour un moment, pensait-il, jusqu’à ce que la situation se calme. Elle ne l’a jamais revu.

Des informations contradictoires sur le meurtre de son frère

Šuhra Ahmetović et sa famille ne savaient rien des circonstances de la mort de Hajrudin, jusqu’en 1997, lorsque se présenta Elez Mustafić, un témoin, porteur d’informations sur le meurtre. Il lui raconta qu’en mai 1992, il avait vu qu’on avait fait sortir deux hommes du Commissariat de sécurité publique et qu’on les avaient emmenés. Selon ses dires, l’un d’eux était Hajrudin, le frère de Šuhra. L’autre, c’était Husein Kršo.

D’après son témoignage, c’est Goran Jelisić qui les a emmenés au Centre artisanal où il les a exécutés. « L’Adolf serbe », comme il se présentait personnellement aux victimes, était le directeur du camp de détention Luka, où des civils bosniaques et croates étaient emprisonnés, torturés et exécutés.

Šuhra Ahmetović sur le lieu du meurtre de son frère, tenant sa photographie.
© Jusuf Hafizović

La date et l’heure du meurtre – le 7 mai 1992, à 11h45 – Šuhra les a notées dans son carnet.

Quelques années plus tard, comme elle l’a raconté, l’ancien procureur d’État Sead Đikić a présenté une version différente du récit – selon lui, c’est un volontaire originaire de Bor, Enver Stravički, surnommé Šok, qui a tué son frère et non Jelisić. Elle ne l’a pas cru. Le carnet, où étaient écrites ces quelques lignes est resté, pour la fille de Ćamila, le seul point de référence solide dans l’histoire du meurtre de son frère.

Elle n’en a jamais parlé avec sa mère – pas plus qu’elle n’a parlé des photos qui documentaient le crime perpétré au Centre artisanal. Ce sont ces photos qui deviendront plus tard l’une des preuves clés de ce meurtre.

Les photos entre preuve et propagande

Une série de photos suit l’exécution – de la sortie des civils jusqu’aux clichés de leurs cadavres sur le béton de cette rue typique du Centre artisanal aisément identifiable. Grâce à ces photographies, le meurtre de Hajrudin Muzurović et de Husein Kršo est devenu l’une des preuves visuelles les plus connues des crimes de guerre perpétrés en Bosnie-Herzégovine.

Le crime a été capté par deux journalistes de Belgrade, Bojan Stojanović et Srđan Petrović. Sur les photos, on voit deux hommes armés – Goran Jelisić et Enver Stravički, que certains témoignages relient au meurtre de Hajrudin Muzurović. Les photos distribuées par Reuters ont rapidement fait le tour du monde. Celle sur laquelle un homme armé braque son arme sur Husein, qui titube encore devant lui, a valu à Stojanović le prix World Press Photo en 1993.

Pour les familles des victimes, ces photos étaient la première preuve de ce qui s’était passé. « Mon frère aîné a simplement crié et dit : « Maman, c’est papa ! » Nous sommes venus voir ces photos », se souvient Mustafa, le fils de Husein Kršo exécuté, lui aussi.

Cependant, la manière dont ces photos étaient présentées était en contradiction avec ce qu’elles montraient. Le commentaire les accompagnant mentionnait : « un policier serbe tire sur un tireur d’élite musulman », ce qui faisait de la victime un agresseur. Selon le témoignage de Nermin Suljagić qui, à l’époque, était retenu prisonnier dans les locaux de la police, il y a eu aussi des tentatives visant à présenter l’événement comme le calvaire des civils serbes dans des représentations préalablement mises en scène pour les médias.

« Une jeune fille, héroïne du film, qui semblait encore mineure, à genoux près d’un cercueil couvert de fleurs, jouait le rôle de la sœur en deuil de son défunt frère qui avait péri pour la libération de la ville de Brčko. »

Au début, ces photos qui, aujourd’hui, représentent une preuve clé du crime, ont été utilisées comme moyen de propagande. Les circonstances dans lesquelles elles ont été prises sont encore l’objet de débats, mais il n’existe pas de preuves fiables qui confirmeraient les différentes versions.

Crime documenté, victimes non identifiées

Au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, Goran Jelisić a reconnu avoir commis treize meurtres pour lesquels le Ministère public l’accusait. Pendant la guerre, il se vantait d’avoir éliminé un nombre considérable de Bosniaques et de Croates à Brčko. En 1999, il a été condamné, en première instance, à une peine de quarante ans de prison. Deux ans plus tard, cette peine a été confirmée en appel. Il s’agissait de la peine la plus lourde jamais prononcée par le Tribunal de La Haye. Dans le rapport du jugement, le comportement de Goran a été décrit comme ignoble, bestial et sadique. Les noms de Hajrudin et Husein n’ont pas été mentionnés, bien que leur meurtre ait été l’une des preuves clés dans la procédure judiciaire.

« Disons, des personnes non identifiées qui ont été mentionnées de manière vague, lors de ce procès. Il n’y avait aucune précision concernant leurs visages, leurs noms, leurs prénoms, ni ceux de leurs familles. Personne n’en a parlé », souligne Mustafa, rappelant, comme tant d’autres fois, que la rue où son père a été tué n’a toujours pas de monument commémoratif.

La rue non signalée dans le centre artisanal de Brčko.
© Jusuf Hafizović

Les cadavres des deux hommes exécutés ont été retrouvés en 2006, dans une fosse commune secondaire, à Gorica, près de Brčko. D’autres cadavres, d’au moins 144 autres victimes, ont été exhumés de la même fosse. Leur identité a été confirmée par l’analyse ADN. Ils ont été inhumés l’année suivante au cimetière municipal d’Ivica. Husein laissait derrière lui une femme et deux fils. Sept mois après sa mort, un troisième fils est né, portant le nom du père.

Un lieu de crime non marqué

Même trente-trois ans après le crime, l’endroit où Hajrudin Muzurović et Husein Kršo ont été exécutés, n’a toujours pas été marqué par un quelconque signe honorant la mémoire de ce lieu.

« Quand je me sentais vraiment mal, quand, parfois, je passais par ici – il y avait un restaurant de kebab (ćevabdžinica). Et là, il y avait une table, exactement à cet endroit, où, sur les photos, mon frère gisait dans le sang », souligne la malheureuse Šuhra, mécontente qu’il n’y ait toujours pas de monument au Centre artisanal commémorant ce crime, même si tout le monde à Brčko sait bien ce qui s’est passé.

Mustafa exprime son amertume : « Nous n’avons jamais demandé d’aide, mais nous voulions que quelqu’un vienne nous voir un jour et nous dise – cela vous dérangerait-il si nous montrions ces photos ?»

Depuis la création du District de Brčko en 2000, les partis politiques représentant les trois peuples constitutifs se partagent le pouvoir dans cette partie de la Bosnie-Herzégovine. Les familles des victimes ont demandé à plusieurs reprises que le site du crime soit marqué de manière adéquate et digne, mais rien n’a été fait.

Mustafa Kršo, fils de Husein Kršo.
© Jusuf Hafizović

De même, plusieurs initiatives de l’Association pour la recherche sociale et la communication (UDIK) de Sarajevo ont échoué. La première proposition visant à ériger une plaque commémorative sur le lieu du crime au Centre artisanal, afin de préserver la mémoire des citoyens tués de Brčko, a été faite en 2016 lors de la promotion d’un livre sur les crimes de guerre commis à Brčko. Les autorités ont ignoré cette requête, de même que les initiatives répétées de l’UDIK au cours des trois dernières années.

Les représentants des partis bosniaques au pouvoir soutiennent de manière déclarative la pose d’une plaque commémorative, mais affirment que, sans le consensus de tous les membres de la Commission pour la question de la mémorisation du district de Brčko, il est impossible de prendre une telle décision.

Nous avons cherché des explications auprès des hommes politiques des deux autres peuples, mais ils ont refusé de discuter de ce sujet. Les dix demandes envoyées aux députés des partis serbes et croates au Parlement du district de Brčko, sont restées, à ce jour, sans réponse.

« Il semble qu’il y ait une décision implicite des autorités locales, selon laquelle la question de la mémorisation est, d’une manière ou d’une autre, déjà réglée », estime Jovana Kolarić du Fonds pour le droit humanitaire à Belgrade. « Divers monuments ont été érigés à la mémoire des membres des armées belligérantes et un monument à la mémoire des victimes civiles de la guerre. Le silence régnant autour de l’initiative d’une commémoration spéciale du meurtre de Husein Kršo et de Hajrudin Muzurović repose sur l’idée que les victimes civiles sont déjà prises en compte par ce monument. »

Les familles commémorent l'anniversaire du crime

Ce n’est qu’en 2024, en allant déposer des fleurs et réciter la prière des morts, que Šuhra et Mustafa ont, pour la première fois, commémoré l’anniversaire du crime au Centre artisanal, avec le soutien de l’UDIK.

« Si moi j’oublie cet endroit, d’autres l’oublieront encore plus facilement », a conclu le fils de Husein.

La fille de Ćamila pleure en silence. « Est-ce que tu cherches ton frère ? » Elle ne peut oublier les paroles de sa mère, profondément meurtrie par la douleur de ne jamais avoir pu assister au mariage de son fils – prévu le mois où il a été tué.

Avec le temps, les couleurs des notes prises par Šuhra, dans son carnet où sont inscrits la date et le lieu du meurtre de son frère, s’estompent. Dans un monde plus juste, pense-t-elle, leurs noms seraient gravés sur un monument à l’entrée du Centre artisanal. Mais il n’y a ni plaque commémorative ni aucun autre signe distinctif. Comme si Hajrudin Muzurović et Husein Kršo n’avaient jamais été exécutés.

La photo de leur mort a fait le tour du monde.
La rue est restée sans plaque commémorative.

© Jusuf Hafizović


De la Yougoslavie à l’Ukraine :
des enfances militarisées

Mois : avril 2026

Retrouvez leur article dans 

© Pechera.info

En 1993, alors que la désintégration violente de la Yougoslavie battait son plein, Branka Vierda se réconfortait en s’adonnant à un rituel bien connu de l’enfance. Assise à la table de la salle à manger avec son père, elle collait soigneusement des autocollants à collectionner dans un album en papier.
Mais son album  ne se remplissait pas d’images de stars du football ou de personnages de dessins animés. Produit par la confiserie croate Kraš, l’album « Cro Army » (Armée croate) présentait des équipements et des insignes d’unités militaires ainsi que des soldats dans différentes poses.
« Évidemment, quand je le regarde aujourd’hui, je me rends bien compte que ce n’était vraiment pas quelque chose d’adapté pour les enfants » se souvient Mme Vierda. « Pourtant, à l’époque, cela marchait plutôt bien, cela impliquait les enfants et les motivait à participer à la guerre en quelque sorte. »
Des décennies plus tard, à des milliers de kilomètres de la Croatie, une autre guerre révèle une forme bien plus dangereuse d’implication des enfants.

Autocollant.
© War Childhood Museum de Sarajevo

En Ukraine, un garçon de 11 ans a récemment tenté d’incendier un véhicule militaire. Une jeune fille de 17 ans a été arrêtée alors qu’elle repérait une centrale thermique afin d’aider à coordonner des frappes de missiles russes. Enfin, fin 2024, une écolière de 15 ans a transport » une bombe dans un commissariat de Tchernihiv, les agents ukrainiens qui avaient intercepté les communications ont pu déjouer la tentative d’attentat.
Tous ces enfants ont été recrutés par les services spéciaux russes et leur propagande sur les réseaux sociaux.
L’utilisation d’enfants dans la guerre n’est pas nouvelle. Ce qui change, c’est la facilité avec laquelle ils peuvent être atteints, recrutés et transformés en instruments de violence ; de la normalisation discrète du conflit dans la vie quotidienne à une participation directe, via le numérique.

Branka Vierda – photo fournie par Mayda Salkanovic

La Yougoslavie des années 1990 : normaliser le conflit par le jeu

Pendant les conflits des années 1990, la mobilisation psychologique de la population visait souvent les enfants. Les messages guerriers étaient intégrés de manière subtile dans les jeux quotidiens, à travers ce que les historiens appellent le « nationalisme banal » soient des récits subtils du quotidien destinés à construire une conscience ethno-nationale.
Pour la jeune Branka, collectionner les autocollants « Cro Army » ressemblait à un devoir civique. Cela introduisait la terminologie militaire dans sa routine quotidienne et nourrissait un sentiment de fierté. Ivana Polić, historienne et professeure à l’université d’État de Floride, explique que l’album avait acquis un statut emblématique en Croatie.
« Il est devenu une partie du quotidien des enfants et a contribué à l’intériorisation de la terminologie et de la culture militaires » explique Polić.
Les autocollants « Cro Army « étaient conçus pour être amusants ou attrayants et non pas directement militaristes. C’est pourquoi ils franchissaient parfois les frontières ethno-nationales et étaient collectionnés par des enfants en dehors du groupe ethnique ciblé.
« Cela montre que les enfants veulent simplement s’amuser, et que dans ce cas, cela avait peu à voir avec le symbolisme national associé à l’album », ajoute Polić.

Autocollants.
© War Childhood Museum de Sarajevo

Une idéologie intégrée dans le jeu

L’historien Edin Omerčić affirme que la propagande de guerre destinée aux enfants s’inscrit dans le prolongement de pratiques plus anciennes de messages militarisés adressés aux jeunes en Yougoslavie. De nombreux livres, histoires et chansons pour enfants comportaient, selon lui, des sous-entendus nationalistes très subtils.
« L’invitation à prendre les armes ne se faisait pas ouvertement, par exemple à travers les journaux télévisés », explique Omerčić. « Il accompagnait les enfants tout au long de leur enfance. »
Il cite notamment la tradition des Pionniers. Dans la Yougoslavie socialiste, comme en URSS, les Pionniers faisaient partie d’une organisation nationale d’enfants promouvant les valeurs socialistes, l’identité collective yougoslave et la loyauté envers l’État. Les enfants y entraient généralement vers l’âge de sept ans lors d’une cérémonie d’initiation organisée à l’école primaire.
Un processus similaire se profile aujourd’hui dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie, où l’enfance est façonnée par une exposition systématique à des récits militaristes. Les programmes scolaires ont été réécrits, les enfants sont poussés à participer à des cérémonies militaires et à rejoindre des organisations militaro-patriotiques russes.
En dehors des salles de cours, la propagande est encore renforcée par des évènements culturels et médiatiques comme des festivals, des concours de dessin, des camps d’été et des émissions de télévision destinés à ce que les enfants intègrent les récits officiels.
« Tout cela permet de créer un environnement au sein duquel la guerre d’agression de la Russie est présentée comme normale, voire héroïque » explique Olga Yurkova, co-fondatrice de StopFake.org.

Olga Yurkova
Photo issue de sa page Facebook

L’ère numérique : les réseaux sociaux comme outil de recrutement

Aujourd’hui, l’avènement des smartphones a supprimé les barrières physiques entre les propagandistes et les jeunes. Dans la guerre en cours en Ukraine, les enfants ne sont plus seulement des « dommages collatéraux » ou des consommateurs passifs de médias nationalistes ; ils sont activement recrutés comme saboteurs et combattants.
Devant le manque de sympathisants dans les zones contrôlées par le gouvernement ukrainien, les services de renseignement russes ont exploité la vulnérabilité financière et la naïveté de certains adolescents. Le danger se cache désormais dans les chambres d’enfants, derrière des écrans lumineux.
En utilisant des plateformes numériques comme Telegram, TikTok, Instagram ou des jeux vidéo en ligne, les recruteurs établissent patiemment une relation de confiance avec les enfants.
Ils commencent par offrir de petites sommes d’argent pour des infractions mineures, comme peindre des slogans anti-ukrainiens sur des murs. Une fois l’enfant impliqué, ils utilisent le flux des réseaux sociaux plein de mèmes, de courtes vidéos et de récits d’une « guerre absurde » pour faire tomber les barrières psychologiques empêchant de passer à l’acte .
Ils assignent ensuite des tâches dangereuses aux adolescents en leur mentant sur le fait que leur statut de mineur les protégera de possibles poursuites, alors qu’en fait, la responsabilité pénale pour les infractions graves en Ukraine est fixée à 14 ans.
L’accès direct aux adolescents, via le numérique, a conduit à une série d’incidents violents inquiétants. Au cours des deux dernières années, le Service de sécurité ukrainien (SBU) a identifié 240 mineurs recrutés par les services russes. Fait frappant, les mineurs représentent désormais plus de 30 % des personnes impliquées dans des actes de sabotage et des attaques terroristes dans le pays.

La militarisation dans différents contextes

L’historien ukrainien et expert militaire Mykhailo Zhirokhov, ancien directeur d’école dans l’oblast de Donetsk ayant quitté la région après le début de l’occupation russe, souligne que le système éducatif ukrainien a été l’une des premières cibles du contrôle de Moscou. Les programmes scolaires ont rapidement été remplacés par des programmes russes présentant l’Ukraine comme un État « artificiel » et son gouvernement comme nazi, récit constamment relayé par les médias d’État en Russie.

Mykhaylo Zhirokhov
Photo issue de sa page Facebook

« Avec l’occupation, les professions militaires redeviennent populaires, comme à l’époque soviétique. Dans les classes de fin d’études, une proportion importante d’élèves s’inscrit dans des établissements militaires », explique-t-il.
Dans un contexte différent, des formes de militarisation réapparaissent dans certaines parties des Balkans. En mars 2026, la Croatie a officiellement réintroduit un service militaire obligatoire de deux mois, suspendu depuis 2008. Le ministre de la Défense croate a invoqué l’évolution de l’environnement sécuritaire comme raison principale.
« Nous observons une augmentation de différents types de menaces qui exigent une réponse rapide et efficace de l’ensemble de la société », a-t-il déclaré. Fait notable, plus de la moitié du premier groupe de 800 conscrits se sont portés volontaires.
Dans un climat mondial de plus en plus militarisé, les récits militaristes se normalisent et sont imbriqués dans les systèmes éducatifs ainsi que dans la culture populaire de manière presque imperceptible. Cela façonne la manière dont les jeunes générations perçoivent le conflit. Or, les enfants ne peuvent pas saisir pleinement le poids de la guerre : les pertes, les traumatismes, les conséquences irréversibles.
Ce qui est présenté comme de la fierté, de l’héroïsme ou du jeu peut, subrepticement, influencer leur disposition à accepter, voire à participer à la violence immédiatement, ou plus tard dans leur vie.

Traduction : Aline Cateux


Prijedor, la vérité assiégée

Mois : avril 2026

« C’est comme si l’on me replongeait dans ce camp », confie Satko Mujagić chaque fois que ressurgissent, dans les médias, des mensonges sur les camps de Prijedor. Pendant la guerre de Bosnie, en 1992 et 1993, une campagne de nettoyage ethnique fut menée par les dirigeants politiques et militaires des Serbes de Bosnie, appuyés par des unités paramilitaires, visant principalement les civils bosniaques et croates dans la région de Prijedor, au nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine. Après le massacre de Srebrenica, cette région présente le deuxième bilan le plus lourd en termes de meurtres de civils durant le conflit.

Au cœur de cette politique de persécution, les autorités serbes mirent en place plusieurs camps de concentration — Omarska, Keraterm et Trnopolje — dont l’existence fut révélée par des journalistes. Pourtant, malgré les procès du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, les dizaines de jugements rendus et les quelque 600 années de prison prononcées, les anciens détenus de Prijedor demeurent confrontés à des formes persistantes de négationnisme, selon lesquelles rien ne se serait produit au printemps 1992.

Trois cents euros. C’est le montant de l’amende infligée par l’Agence de régulation des médias de Serbie au journaliste Milomir Marić, de la chaîne Happy TV, pour avoir affirmé que le camp de Prijedor était un centre ouvert où les détenus étaient « protégés » plutôt que maltraités. Une sanction dérisoire pour Satko Mujagić et Fikret Alić, anciens prisonniers de ce camp de concentration, qui avaient porté plainte contre la chaîne.

« C’était ouvert, ils pouvaient quitter ce camp quand ils le voulaient. C’était un centre de rassemblement où ils étaient placés pour être protégés de l’assassinat. On les a nourris, et cet homme si maigre a ensuite été exhibé comme dans un cirque à travers l’Europe », déclarait Marić lors d’une émission diffusée le 22 février 2021, en présence du réalisateur Predrag Antonijević. Tous deux commentaient alors la photographie de Fikret Alić derrière des barbelés, publiée en couverture du magazine Time le 17 août 1992, en le désignant comme « celui qui avait la tuberculose».

Fikret Alić apparaît sur cette photographie dans un état d’extrême dénuement. Non pas en raison de la maladie que certains lui ont prêtée, mais des coups et de la faim. Il raconte que, durant les cinquante-six jours passés au camp de Keraterm, il fut battu pendant cinquante jours, n’échappant que six jours aux violences les plus graves. Les repas se limitaient à deux tranches de pain et à une maigre portion de soupe.

Arrêté dans le village de Sivci, roué de coups, entassé dans un bus avec près de 200 autres hommes, il fut transféré à Keraterm. Les restes de certains détenus ont depuis été retrouvés à Tomašica et dans d’autres fosses communes.

D’une superficie de 10 000 mètres carrés — l’équivalent d’un terrain et demi de football — Tomašica est l’une des plus vastes fosses communes découvertes en Bosnie depuis la fin de la guerre. Mise au jour en 2013, elle contenait les restes de 435 personnes ; seules 274 ont pu être identifiées, en raison des déplacements ultérieurs des corps. Les éléments de preuve recueillis sur ce site ont été versés au dossier du procès de Ratko Mladić, ancien chef d’état-major de l’armée de la Republika Srpska, devant le Tribunal de La Haye. L’emplacement de la fosse avait été révélé à l’Institut des personnes disparues de Bosnie-Herzégovine par un ancien membre de cette armée, resté anonyme pour sa sécurité.

Tomašica n’est pourtant pas un cas isolé. Selon les données de l’Institut pour les personnes disparues, 73 fosses communes ont été dÉcouvertes autour de cette ville de l’ouest de Bosnie-Herzégovine. Les corps enterrés dans la fosse commune du village de Kevljani ont également été déplacés par la suite vers des fosses secondaires et tertiaires.

Le 5 août 1992, Fikret Alić est transféré au camp de Trnopolje, où sont tournées les images de la télévision ITN qui feront le tour du monde. Le reportage est signé par la journaliste Penny Marshall et le reporter Ed Vulliamy, alors correspondant pour The Observer. Pour la première fois, l’opinion internationale découvre ces silhouettes émaciées derrière des barbelés. Trop affaibli, Alić ne pourra témoigner dans la procédure engagée contre Milomir Marić. Mais Ed Vulliamy se souvient avec précision du moment où il a compris ce qui se déroulait dans les anciennes usines de Prijedor.

« Après avoir insisté pour que notre voiture s’arrête, nous avons aperçu cette scène — Fikret et d’autres hommes derrière les barbelés. Nous leur avons parlé : ils nous ont raconté leur arrivée, l’absence de nouvelles de leurs familles. En entrant dans le camp, nous avons été saisis par l’odeur — un mélange d’excréments, de sueur et de chaleur. Ce que fait aujourd’hui la chaîne Happy – prétendre que nous aurions fabriqué ces images est grotesque- s’est produit à de nombreuses reprises par le passé. Ce n’est pas le même révisionnisme que celui de l’Holocauste, mais il en partage le ressort », témoigne-t-il.

Satko Mujagić, lui aussi, a été détenu dans plusieurs camps, notamment à Omarska et à Manjača, où entre 3 000 et 8 000 personnes ont été internées situé sur la montagne du même nom près de Banja Luka, ancien site militaire de l’Armée populaire yougoslave (JNA) utilisé pour des exercices militaires pendant la guerre en Bosnie-Herzégovine. Le 8 août 1992, comme Alić, Mujagić est contraint d’apparaître à la télévision pour affirmer qu’Omarska n’était pas un camp et que les conditions de vie y étaient acceptables.

À Prijedor, dans les camps de Keraterm, Omarska et Trnopolje, plus de 30 000 civils bosniaques et croates ont été détenus. À Omarska seul, plus de 3 300 personnes ont été internées ; environ 700 n’ont pas survécu aux tortures. Dans l’ensemble de la région, 3 176 personnes ont été tuées, dont 102 enfants. Plus de quarante responsables ont été condamnés à plus de 600 années de prison par les juridictions internationales et nationales.

Ces crimes avaient été précédés, dès le 30 mai 1992, par un appel diffusé à la radio locale enjoignant les non-Serbes à accrocher des draps blancs à leurs maisons, suivi dès le lendemain de l’obligation de porter un brassard blanc — un marquage des corps qui résonne comme un écho sinistre de l’histoire européenne.

Malgré l’abondance des preuves — images, témoignages, jugements — le déni persiste. Plus de trente ans après, les anciens détenus entendent encore, dans l’espace public, des voix nier l’existence même des camps, parfois issues de générations nées après la guerre.

« Quand j’entends ces mensonges, c’est comme si l’on me replongeait dans ce camp. Je n’ai pas besoin que l’on reconnaisse ce qui s’est passé — les tribunaux l’ont établi. Mais quand cela est nié publiquement, tout vacille : le passé devient flou, soumis à croyance. Et cela m’atteint profondément », confie Satko Mujagić.

Une plainte contre Milomir Marić

Avec Fikret Alić, il engage une procédure judiciaire contre Milomir Marić. L’Association des anciens détenus de Kozarac se joint rapidement à leur démarche.

Les propos tenus à la télévision contredisent frontalement plus d’une vingtaine de jugements du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, ainsi qu’un nombre équivalent de décisions rendues par la Cour de Bosnie-Herzégovine. Pour Mujagić, ces décisions définitives constituent le socle même de la plainte.

« Notre objectif n’était pas de devoir prouver une fois encore, à Belgrade, que Prijedor était un système concentrationnaire. La loi serbe reconnaît la validité des décisions judiciaires, y compris étrangères : ce qui a été établi par les juridictions internationales doit s’imposer comme réalité juridique », explique-t-il.

La première saisine de l’Autorité de régulation des médias électroniques (REM) remonte à mars 2021. Mais la procédure s’enlise : commission incomplète, vote bloqué, suspension contestée. Il faudra près de trois ans pour qu’un tribunal administratif annule cette décision — avant que la REM ne rejette à nouveau la plainte, faute d’« éléments suffisants ». Entre-temps, les plaignants n’auront obtenu qu’une indemnisation dérisoire pour délais excessifs.

Pendant ce temps, Milomir Marić réitère publiquement ses propos, notamment lors d’une conférence à Banja Luka en décembre 2024, où il compare un ancien détenu à un « ours de cirque ».

Ces « camps qui ne sont pas des camps »

Le déni ne date pas d’hier. Dès 1992, parallèlement aux déportations et aux massacres, certains médias locaux construisent un récit alternatif niant les crimes. Des accusations délirantes visent même des médecins de Prijedor, présentés comme des criminels — sans la moindre preuve. Plusieurs d’entre eux périront dans les camps.

Mais l’idée selon laquelle les camps auraient été « ouverts » émerge surtout en Occident, avec des articles publiés dans la revue britannique Living Marxism. En contestant les reportages d’ITN, ces publications contribuent à semer le doute. Poursuivie pour diffamation, la revue sera condamnée et disparaîtra en 2000.

« ITN a poursuivi Living Marxism, et j’ai essayé de convaincre The Guardian de faire de même, mais ils avaient trop peur de le faire. ITN a gagné parce que les faits étaient incontestables. Ils n’avaient qu’un témoin, le Dr Idriz Merdžanić, mais il suffisait. En face, il n’y avait rien », rappelle Ed Vulliamy.

Avec la journaliste de télévision britannique Penny Marshall, ils obtiennent en août 1992 la permission de Radovan Karadžić d’entrer dans les camps d’Omarska et de Trnopolje. Leurs images d’Omarska joueront un rôle déterminant pour l’ouverture du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY).Vulliamy deviendra le premier journaliste à témoigner devant une juridiction internationale depuis Nuremberg. Il témoignera à plusieurs reprises devant ce Tribunal, notamment lors des procès pour les crimes commis à Prijedor, ainsi que pendant les procès menés contre les dirigeants serbes bosniaques, Radovan Karadžić et Ratko Mladić.

« Parce que cela me concerne »

La désinformation ne vise pas toujours à imposer une vérité alternative : elle brouille les repères, installe le doute, fragilise le socle commun des faits. Face à cela, certains continuent de résister.

Le 23 mai 2012, Emir Hodžić se tient seul sur la place centrale de Prijedor, un brassard blanc au bras, après l’interdiction d’une commémoration officielle. Un geste simple, pour honorer la mémoire des victimes- plus de 200 femmes et 10 filles tuées dans cette ville pendant la guerre.

«Je voulais seulement représenter mon père et mon frère qui ont survécu à Omarska et Trnopolje. Dans les jours qui ont suivi, on m’a injurié, menacé aussi pour que je ne revienne par en ville. Mais j’ai aussi reçu des témoignage de soutien et des mots d’encouragement », écrit Hodžić à l’époque. Il venait alors de rentrer d’exil en Nouvelle-Zélande où il avait trouvé refuge après son expulsion avec toute sa famille de sa ville natale.

Près d’une décennie et demie plus tard, il dit que sa révolte est intacte. « J’ai vu la répression que subissent les rapatriés tant d’années après la guerre. La négation du génocide et de tout ce qui s’était passé n’était pas seulement théorique. Ces gens y étaient confrontés chaque jour. En tant qu’activiste et artiste, j’ai voulu montrer qu’il est impossible d’effacer ce qui s’est passé. Qu’ils ne pouvaient pas nous effacer, nous », raconte Emir Hodžić. « Je pense que les gens pourraient continuer à vivre ensemble s’il y avait une volonté politique, si chacun acceptait d’assumer ce qui s’est produit en leur nom. Toute l’histoire de la lutte contre le déni du génocide, en plus du droit à la mémoire, est aussi selon moi liée à notre histoire antifasciste commune, », ajoute-t-il. Grâce au travail de KVART, un centre pour la jeunesse et l’Initiative « Parce que cela me concerne », l’esprit antifasciste dont parle Emir est toujours présent dans cette ville. C’est grâce à cet activisme que les nouvelles générations, de toutes origines, ont commencé à se confronter au passé traumatique de Prijedor et du reste de la Bosnie-Herzégovine.

Abandonnés à leur sort

Mais faute de cadre juridique protégeant les anciens détenus, la reconstruction d’une mémoire commune reste inachevée. L’État, qui devrait en être le garant, demeure largement absent.

« Sans loi sur les anciens prisonniers de guerre- quelque soit leur appartenance ethnique- nous restons tous sans protection. Une telle loi aurait empêché que l’on nous insulte ainsi aujourd’hui », déplore Jusuf Arifagić, survivant des camps d’Omarska, Keraterm et Trnopolj.

En 1992, il avait trouvé refuge en Norvège . Rentré dans son village natal, Kozarac, à la fin des années 1990, il a mis en pratique les connaissances acquises dans ce pays scandinave en ouvrant une ferme de bétail norvégien. Il est également président de l’Association des anciens prisonniers de Kozarac et, depuis des années, avec d’autres activistes, travaille à l’organisation des Journées des Brassards Blancs à Prijedor.

« Nous nous battons seuls, et chaque année, les menaces que nous subissons s’aggravent de plus en plus », raconte Arifagić.

Adopter une loi reconnaissant les faits et protégeant les victimes constituerait une étape décisive. « Elle aurait été une base pour l’avenir. Il est nécessaire que la loi précise ce qui s’est exactement passé à Omarska, à Dretelj, à Kazani… je pense que c’est ce qui permettrait un début de réconciliation », explique Arifagić.

Aujourd’hui encore, la Bosnie-Herzégovine demeure confrontée à la persistance de la désinformation sur les crimes de guerre et l’existence des camps. Ces fake news ne sont pas seulement une insulte faite aux anciens prisonniers : elles constituent pour eux un nouveau traumatisme, une violence qui se répète, face à laquelle ils restent seuls. Une fois encore.


Vivre entre propagande, mémoire et vérité en Ukraine et en Bosnie-Herzégovine

Mois : avril 2026

Par Olena Solodovnikova et Tarik Moćević

La guerre charrie invariablement son cortège de mensonges : récits tronqués de victoires et de défaites, déni des crimes commis par son propre camp, fabrication de contre-vérités sur l’ennemi. Et lorsque les armes se taisent, ceux qui rentrent chez eux se heurtent à une autre épreuve : celle de ces mensonges persistants, qui continuent de modeler les existences.

Aujourd’hui, les Ukrainiens vivant sous occupation sont enfermés dans une bulle de propagande, au cœur d’un véritable désert informationnel. En Bosnie-Herzégovine, celles et ceux qui sont revenus après la guerre font face à une désinformation tenace : négation des crimes de guerre, glorification de leurs auteurs. Les témoignages qui suivent donnent à voir, de manière concrète, ce que recouvre cette réalité.

LA GUERRE AUJOURD’HUI : UKRAINE

Fuite secrète de Crimée

En 2025, Artem Zvenigorodski, originaire de Crimée, a décidé de fuir la péninsule occupée. Il n’était déjà pas favorable à la Russie impérialiste auparavant, mais lorsqu’il a atteint ses dix-huit ans et reçu une convocation pour servir dans l’armée russe, il s’est décidé à partir. Il a dû cacher son plan de fuite vers l’Ukraine, même à sa mère.

« Nous nous disputions à ce sujet. J’ai dit : “Je veux aller en Ukraine !” et elle répondait : “N’y pense même pas.” Ma mère était catégoriquement contre, quitte à ce que je fasse un an dans l’armée russe. Elle ne faisait pas confiance à l’Ukraine et avait peur pour moi. Elle ne s’est calmée qu’une fois que je suis arrivé et que j’ai pu lui assurer que tout allait bien pour moi. »

Artem est né dans la ville industrielle de Kryvyï Rih, mais en 2012, à l’âge de cinq ans, il a déménagé avec sa famille à Sébastopol. À l’époque, personne n’aurait pu imaginer que la ville deviendrait une base militaire de la Fédération de Russie, ni que l’annexion illégale de la Crimée par la Russie surviendrait seulement deux ans plus tard.

Artem, âgé de huit ans, à Sébastopol (Crimée) avant l’occupation.
© Archives personnelles d’Artem Zvenygorodsky

Son beau-père, photographe de profession, a été arrêté et condamné à douze ans de prison pour terrorisme.

« Il transportait cinquante sacs de nitrate avec une sorte de télécommande. La police l’attendait. C’était bizarre. Il est évident que l’affaire avait été montée de toutes pièces. Ce fut un choc. À l’extérieur, je reste calme, mais pour moi c’est un stress immense. Ce n’est qu’à Kyiv que j’ai compris l’ampleur de la tragédie. Il est en prison, je ne peux pas l’appeler, je ne sais pas s’il sortira un jour. Cette prise de conscience m’a complètement paralysé, c’était terrible. »

Le beau-père d’Artem ne cachait pas ses positions pro-ukrainiennes, même pendant l’occupation. Il participait à des groupes ukrainiens sur les réseaux sociaux, ce qui lui a valu d’être longtemps surveillé par les services de sécurité russes. Son soutien public à l’Ukraine provoquait souvent des disputes avec son épouse. « “Tu es un idiot, tu ne penses qu’à l’Ukraine”, il y avait des disputes. Cela n’a jamais dégénéré en violence physique, mais les bagarres étaient très intenses. »

Artem, âgé de dix-sept ans, est en vacances en Crimée.
© Archives personnelles d’Artem Zvenygorodsky

Une peur nourrie par les rumeurs

La mère d’Artem est coiffeuse. Elle est venue en Crimée pour que son fils grandisse avec l’air marin et la nature criméenne. Selon Artem, elle se souciait peu du drapeau sous lequel elle vivait, même la guerre n’a pas changé cela.

« Sa position est simple : tant que personne ne la dérange, tout va bien pour elle. Elle n’est pas politicienne, elle n’y comprend rien et nous n’en parlons pas. Elle dit : “J’étais en Ukraine, je gagnais mieux ma vie, mais je ne veux pas y retourner. Ici, c’est plus calme.” Quand la guerre a commencé, je lui ai dit : “Maman, regarde un peu ce qui se passe.” Elle a répondu que c’était terrible, mais qu’on ne pouvait rien y faire, que nous n’étions que des pions. »

Artem, âgé de huit ans, est en vacances en Crimée avec sa mère. Son visage a été flouté pour des raisons de sécurité.
© Archives personnelles d’Artem Zvenygorodsky

Les bombardements des bases militaires à Sébastopol, où elle vit, n’ont pas changé sa vision du monde. Même lorsque les explosions sont devenues quotidiennes.

« Elle ne panique pas, elle dit seulement : “Fais attention.” Elle est totalement apolitique. Elle ne vote même pas. Je me souviens du bombardement de la gare de Donetsk, je lui demande qui est responsable, et elle répond : “Comment le saurais-je ? Une roquette est tombée.” Je lui dis que le pont de Crimée a été détruit, elle répond : “Eh bien, ils l’ont détruit.” Pareil pour le barrage de Kakhovka. Cela ne l’intéresse pas. Elle vit à Sébastopol, c’est tout. »

Pourtant, elle insistait pour que son fils reste chez lui, sous occupation, et qu’il ne se rende en aucun cas sur un territoire contrôlé par l’Ukraine. Ce point de vue s’est construit sur ce qu’elle a entendu de ses proches.

« Elle me convainquait qu’en Ukraine, ils détesteraient les habitants de Crimée, qu’ils les frapperaient parce qu’ils parlent russe, et qu’avoir un passeport russe amènerait de graves problèmes, qu’ils me considéreraient comme un traître ! Tout simplement, l’entourage exerce une forte influence. Quelqu’un entend quelque chose, quelqu’un le répète et cela finit par s’accumuler dans le subconscient. »

Selon Igor Akimov, directeur de l’Institut pour la dynamique sociale et la sécurité KRONOS, la mère d’Artem est tombée dans le piège de la « culpabilité collective » créée par la propagande, l’une des formes les plus dangereuses d’ingénierie sociale. L’occupant efface systématiquement la frontière entre « victime des circonstances » et « collaborateur », en utilisant comme outil clé la naturalisation forcée.

« Ils persuadent les gens que s’ils prennent un passeport russe, ils sont déjà des criminels aux yeux de Kyiv et qu’il n’y a pas de retour possible. C’est comme cela que se créé une communauté artificielle de « traîtres ». La peur de la responsabilité pénale pour collaboration est délibérément exagérée, et ce, jusqu’à l’absurde. Les gens croient qu’ils risquent la prison même pour avoir payé des factures ou travaillé comme concierge. Cette peur consolide la loyauté envers l’occupant, non par amour pour la Fédération de Russie, mais faute d’alternatives », explique Akimov.

Pourquoi les gens s’appuient-ils sur les opinions de leurs proches et de leurs voisins et tentent-ils de se distancer de la société et des informations ? Ce n’est généralement pas seulement de la passivité, mais le résultat d’une tactique de propagande délibérée. Dans les territoires occupés, un environnement « stérile » est créé. En l’absence d’accès à des faits vérifiés, les gens comblent les vides par des rumeurs.

Les occupants exploitent habilement ce vide en diffusant des « témoignages viraux » à travers un réseau de « témoins » : des personnes infiltrées dans les files d’attente, sur les marchés et dans les transports publics.

Ils partagent des « histoires réelles » sur quelqu’un qui aurait été « emmené directement de chez lui dans l’armée ukrainienne » ou qui aurait « fini en prison pour une carte SIM russe ». Dans un groupe social fermé soumis à un stress chronique, la pensée critique s’éteint. Un effet de chambre d’écho se produit : la peur exprimée par une personne résonne et s’amplifie chez les autres, se transformant en psychose collective. L’un des objectifs de la politique d’occupation est la destruction des liens horizontaux dans la société. Le système encourageant la dénonciation des citoyens créé une atmosphère de méfiance totale. Les voisins ont peur les uns des autres. Cela conduit à l’atomisation de la société, les gens se replient sur leurs appartements ou leurs familles » explique encore Akimov.

Artem a réussi à quitter la Crimée, parcourant des milliers de kilomètres et franchissant plusieurs points de contrôle. Sa mère a accepté son choix et sa décision d’obtenir la citoyenneté ukrainienne. Cependant, sa famille n’a pas été aussi indulgente. Certains lui ont écrit qu’ils le reniaient pour toujours : « Tu n’es plus de notre famille parce qu’on t’a vu place Maïdan à Kiev avec un drapeau ukrainien. On ne peut pas accepter cela. »

Artem, âgé de dix-huit ans, à Kiev après avoir fui la Crimée.
© Archives personnelles d’Artem Zvenygorodsky

Quand la liberté semble plus dangereuse

Pourquoi les proches d’Artem n’ont-ils pas pu accepter son choix d’être Ukrainien ?
Probablement parce qu’ils ont été pendant des années « montés » contre l’Ukraine et convaincus que le retour au pays est dangereux. La méthode de base utilisée par l’administration d’occupation russe est ce qu’on appelle la « projection miroir ». Ils prennent les pratiques réelles de leur propre appareil répressif (camps de filtration, caves, torture, exécutions extrajudiciaires) et les projettent sur l’image des autorités ukrainiennes. Ce mécanisme agit de manière préventive : les habitants des territoires temporairement occupés sont convaincus que la libération par les forces armées ukrainiennes n’apportera pas la liberté, mais une « purge » semblable à celle que les forces d’occupation ont en réalité menée.

La propagande façonne le récit : « Si les Russes ont vérifié si strictement ta loyauté envers l’Ukraine, imagine à quel point le SBU (Sloujba Bezpeky Ukrayini-Service de Sécurité d’Ukraine ) vérifiera strictement ta loyauté envers la Fédération de Russie. » Ainsi se crée un piège psychologique : la victime de l’occupation commence à craindre davantage ses potentiels libérateurs que l’occupant, car l’occupant est un mal connu et stable, tandis que le retour de l’Ukraine est présenté comme une menace inconnue, potentiellement encore plus violente.

Sur la base de la peur de l’ennemi, la militarisation devient une partie du quotidien, même pour les enfants. « Tu sais manier un fusil automatique, n’est-ce pas ? Tu es un homme, tu dois défendre ta patrie. Es-tu un lâche ? Ces “cerveaux lavés” m’écrivaient que j’étais un lâche, que je n’étais pas allé défendre la patrie parce que j’avais peur. J’ai répondu que j’étais allé dans mon pays, car cette armée n’est pas mon armée, mais celle de l’occupant. Mais ils continuaient : tu es un lâche. Ces gens ne sont pas capables de penser de manière critique ni d’accepter des arguments. Ils ont une boîte à musique qui tourne en boucles dans leur tête », dit Artem.

Officiellement, l’adhésion à la Junarmia (Organisation de jeunesse militariste russe) en Russie est « volontaire », mais en réalité elle représente un passeport pour une vie plus confortable : possibilité de voyages gratuits et accès facilité aux universités.

« Ils ont capturé une partie d’une société ouverte et prospère et l’abordent depuis leurs rangées de kalachnikov, et offrent des avantages qui séduiront les habitants d’un village russe typique », explique le professeur Aleksandar Naboka qui enseignait l’histoire dans les universités de la région de Louhansk et étudie aujourd’hui le fonctionnement de cette propagande.

Aujourd’hui, sous occupation, un travail idéologique systématique est mené auprès des jeunes. Artem se souvient qu’au début de l’invasion à grande échelle, une matière appelée « Discussions sur les choses importantes » est apparue dans son emploi du temps scolaire.

« C’est un modèle de propagande très dépassé, déjà rejeté par la génération précédente. Alors, imaginez la jeunesse actuelle, plus réactive et révulsée par l’hypocrisie : Une propagande aussi agressive les dégoute », décrypte le professeur Naboka.

Cependant, selon Artem, même ces méthodes grossières ont un effet sur les plus jeunes. « Les enfants des classes de primaire sont complètement endoctrinés. Tu leur donnes des arguments, et ils répondent que ce sont des mensonges. On ne peut pas les sauver. »

Est-ce vraiment le cas ? Les spécialistes du comportement social estiment que six mois de « lavage de cerveau » propagandiste peuvent complètement transformer les convictions d’une personne. « Une personne pro-russe est incapable de penser par elle-même. On ne peut en aucun cas changer les opinions d’une telle personne, même en lui montrant la vérité », affirme le professeur Naboka.

La famille comme refuge

Cependant, selon les analystes, il existe une partie dite « préservée » de la société dans les territoires occupés qui conservent des sympathies pour l’Ukraine et soutiennent son développement. C’est précisément sur ce « capital humain réactif » que Kyiv prévoit de bâtir la reconstruction mentale après la restitution des territoires. Toutefois, une question se pose : comment ont-ils réussi à préserver un esprit pro-ukrainien après plus de dix ans d’isolement ?

Igor Akimov : « La réponse réside dans les relations familiales. Par exemple, le père vit à Louhansk, la fille à Kyiv, et la petite-fille s’est installée à Varsovie. Le père veut savoir dans quelles conditions vivent sa fille et sa petite-fille. C’est pourquoi il s’ouvre à des canaux d’information qui ne reflètent pas uniquement la réalité de la Crimée. »

La carte d’identité ukrainienne qu’Artem a reçue en décembre 2025.
© Archives personnelles d’Artem Zvenygorodsky

La mère d’Artem suit désormais aussi plus attentivement les événements en Suisse. Son fils s’y est rendu pour étudier après avoir obtenu la citoyenneté ukrainienne. Reviendra-t-il dans son pays ou le soutiendra-t-il depuis l’étranger ? C’est la prochaine décision qu’il doit prendre. La société ukrainienne sera confrontée à un autre défi : comment recommencer à vivre après la fin complète des hostilités ?

APRÈS LA GUERRE : BOSNIE-HERZÉGOVINE

Le déni russe des crimes en Ukraine et en Bosnie-Herzégovine

La propagande russe ne s’est cependant pas limitée à l’invasion de l’Ukraine. Depuis le début de l’invasion à grande échelle en février 2022, les médias russes montrent une augmentation notable du déni des crimes de guerre, non seulement en Ukraine, mais aussi à l’autre extrémité de l’Europe – en Bosnie-Herzégovine.

Plus de 100 000 personnes ont été tuées pendant la guerre en Bosnie-Herzégovine dans le cadre de projets criminels visant à créer des territoires ethniquement homogènes, menés par les forces militaires de la République serbe autoproclamée et de Herceg-Bosna1, avec le soutien de la Serbie et de la Croatie.

Après la chute de Srebrenica en juillet 1995, l’armée serbe a capturé et tué au moins 8 372 personnes, des réfugiés d’autres régions de Bosnie orientale le long de la rivière Drina, principalement des hommes et des garçons, qui avaient trouvé refuge dans cette enclave durant les trois années précédentes. Ce projet d’extermination a été qualifié de génocide par plusieurs juridictions internationales et nationales. Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, un tribunal ad hoc des Nations-unies basé à La Haye, a condamné l’ensemble du leadership politique et militaire de la République serbe autoproclamée pour le génocide de Srebrenica.

Pour les médias russes, cependant, ces crimes sont présentés comme étant de la propagande occidentale. La juriste internationale Marine Maunier a identifié dans ses recherches pour le Centre mémorial de Srebrenica, une forte augmentation des cas de négation du génocide de Srebrenica dans les médias russes en 2022 et 2023. Également présente dans les Balkans, la machine de désinformation russe s’est dotée d’un outil redoutable : un documentaire de propagande intitulé « Bosnie-Herzégovine : l’ascension du Califat » de la chaîne RT Balkans, truffé de mensonges et de désinformation, ainsi que de comparaisons bancales entre le massacre de la ville ukrainienne de Boutcha et ceux commis dans Sarajevo assiégée, capitale de la Bosnie-Herzégovine, ainsi qu’à Srebrenica.

En Bosnie-Herzégovine même et dans les Balkans occidentaux, la désinformation et la propagande liées à la guerre apparaissent le plus souvent sous forme de négation du génocide, mais aussi de glorification du génocide et de célébration des criminels de guerre, une réalité quotidienne présente dans tous les segments de la société. En plus du déni institutionnalisé à travers les rapports et décisions du gouvernement de la Republika Srpska, aujourd’hui une entité administrative autonome de Bosnie-Herzégovine créée par les accords de paix de Dayton en 1995, et du déni fréquent de la part de figures politiques influentes, les criminels de guerre sont glorifiés sur les réseaux sociaux, lors de matchs de football, de célébrations privées, dans les rues à travers des graffitis, etc. Bien que la négation des crimes de guerre soit illégale, les parquets en Bosnie-Herzégovine ne font pas assez pour poursuivre les responsables, et de nombreux criminels de guerre circulent librement.

« Là vit l’assassin de ma mère »

Après la chute de Srebrenica, l’armée serbe a tué le père, la mère et le jeune frère de Hasan Nuhanović. Leurs corps ont été retrouvés dans des fosses communes et dignement enterrés au cimetière du Centre mémorial de Srebrenica seulement des années plus tard – le père après 10 ans, la mère et le frère après 15 ans. Hasan vit aujourd’hui à Sarajevo.

Dans la ville où il a grandi, Vlasenica, située près du village natal de son père et qu’il doit traverser lorsqu’il se rend au Centre mémorial de Srebrenica, vit aujourd’hui l’homme accusé du meurtre de sa mère. C’est du moins ce qu’affirment les procureurs chargés de l’enquête – Hasan a demandé que l’identité de l’accusé ne lui soit pas révélée.

Centre mémorial de Srebrenica.
© Mediacentar Sarajevo

« Sur le chemin vers Srebrenica, je ne peux pas éviter de passer par Vlasenica. Chaque fois, je pense au fait que l’accusé du meurtre de ma mère y vit. À Sarajevo, son procès se déroulera dans un bâtiment situé à environ deux kilomètres de mon immeuble. Il est tout simplement impossible d’y échapper », nous a confié Hasan.

Le Centre mémorial de Srebrenica publie régulièrement, ces dernières années, des rapports annuels sur la négation du génocide. Au cours de la période allant du 1er juin 2024 au 30 mai 2025, un total de 99 cas de négation du génocide ont été enregistrés dans l’espace médiatique public de Bosnie-Herzégovine et de la région. Par rapport au rapport précédent pour 2024, où pas moins de 305 cas avaient été recensés, on observe une diminution significative, probablement due au premier jugement pour négation, mais aussi aux pressions sociales exercées notamment par le Centre mémorial de Srebrenica.

Ces rapports constituent justement un moyen de sensibilisation et de lutte contre le négationnisme pour cette institution, qui emploie aujourd’hui majoritairement des survivants du génocide. L’un d’eux, Edin Ikanović, a survécu enfant à la chute de Srebrenica. Au milieu des années 2000, il est retourné avec sa mère, ses frères et sœurs dans la région de Bratunac, dans leur village d’où ils avaient été expulsés.

Aujourd’hui âgé de 37 ans, Edin vit à Srebrenica avec sa femme et ses deux enfants et travaille comme chercheur au Centre mémorial. Il dit qu’il n’avait jamais imaginé un tel métier. Lors de son retour, il croyait en un avenir différent et à la possibilité de fuir le passé.

Il a pourtant grandi en entendant les récits des crimes subis par ses proches survivants. « Toutes les conversations dans les années d’après-guerre, dans notre famille, parmi nos amis et dans notre communauté en exil, tournaient autour de la même chose : parler de ce qui nous était arrivé, de qui avait été tué, de qui avait survécu, de quel corps avait été retrouvé, dans quelle fosse commune… », raconte Edin.

Edin Ikanović, survivant du génocide de Srebrenica, vit aujourd’hui à Srebrenica avec sa femme et ses deux enfants.
© Mediacentar Sarajevo

À son retour, il croyait que les jeunes générations, qui n’avaient pas été directement impliquées dans la guerre, ne porteraient pas le poids de toute cette souffrance.

« Je croyais que, si moi je n’étais pas accablé par le passé, eux ne le seraient pas non plus et que nous pourrions aller de l’avant. Mais j’ai vite compris que je m’étais trompé », poursuit-il.

La communauté de retour dans son village natal est restée soudée. Ses premiers contacts avec des voisins serbes des localités voisines ont eu lieu dans le cadre de projets financés à l’époque par des organisations internationales. Mais les premières déceptions sont arrivées très vite car avec la fin des projets, les contacts ont cessé. Et la propagande a continué…

Le passé est généralement évité

La première condamnation pour négation de crimes concernait une affiche dans le centre de Bratunac, une petite ville près de Srebrenica, souhaitant un joyeux anniversaire au général serbe Ratko Mladić, pourtant condamné pour crimes de guerre, crimes contre l’Humanité et crime de génocide.

« Bien sûr que cela ne vous laisse pas indifférent quand vous voyez ce genre de choses », dit Edin.

Au niveau personnel, avec ses voisins serbes à Srebrenica, le sujet du passé est généralement évité. Le principal problème du déni institutionnel des crimes est son impact sur la vie quotidienne. Il raconte l’histoire d’un garçon de cinq ans qui lui a confié, choqué, avoir appris que son camarade était musulman. « Alors pourquoi m’a-t-il donné ses baskets il y a quelques jours ? ». Pour Edin, cette remarque d’enfant illustre le poids de la propagande.

Edin n’est pas certain que l’interdiction de la négation du génocide dans l’espace public puisse changer les relations entre les gens ordinaires, mais il pense qu’elle pourra au moins épargner aux survivants une retraumatisation.

Le déni se maintient aussi à travers une discrimination permanente de la population bosniaque en Republika Srpska dont les autorités tentent d’imposer une mono-ethnicité dans l’éducation, la santé, l’administration publique. Pour ce faire, les autorités rendent par exemple difficile l’enregistrement de résidence pour les personnes « musulmanes » ou « non serbes » qui reviennent.

Malgré tout, lorsqu’on lui demande s’il envisage de quitter Srebrenica, Edin répond par la négative. Il dit être revenu en raison de son attachement profond à la région. Travailler pour le Centre mémorial est difficile, et il ne pense pas y passer toute sa carrière mais il n’envisage pas de partir.

Des images des auteurs du génocide dans les institutions publiques

Mirela Osmanović travaille également au Centre mémorial de Srebrenica. Née en 1997 – après le génocide – elle a grandi à Sarajevo et dit qu’elle ne savait pas grand-chose de plus, dans son adolescence, sinon que sa famille venait de Srebrenica.

Elle ressentait toujours une immense tristesse, dont elle a fini par comprendre la raison : si elle n’a jamais eu la chance de connaître ses deux frères, c’est qu’ils avaient été tués par l’armée serbe lors du génocide après la chute de Srebrenica. Ils avaient alors 15 et 17 ans. Leur père a passé deux mois à fuir à travers la forêt, lors de la fameuse « marche de la mort » des réfugiés de Srebrenica, avant d’atteindre un territoire où il trouva la sécurité.

Mirela Osmanović, dont les deux frères ont été tués lors du génocide de Srebrenica avant sa naissance, travaille aujourd’hui pour le Centre mémorial de Srebrenica.
© Mediacentar Sarajevo

Mirela Osmanović au musée du Centre mémorial de Srebrenica.
© Mediacentar Sarajevo

« Mon père a longtemps refusé de croire que quelqu’un avait pu tuer ses fils sans aucune raison. Lorsque l’Institut des personnes disparues lui a demandé un échantillon de sang pour une analyse ADN, afin de le comparer aux restes retrouvés dans des fosses communes, il a refusé, croyant que ses fils étaient encore en vie quelque part », raconte Mirela.

Ce n’est que plus tard, lorsque l’ampleur réelle des meurtres a été connue, que l’acceptation est venue. Des années après, ses frères ont été retrouvés et enterrés dans le cimetière du Centre mémorial.

La découverte des détails concernant ses frères fut un premier choc pour Mirela. Le second est survenu bien plus tard, après ses études, lorsqu’elle s’est retrouvée confrontée pour la première fois à l’ampleur du déni du génocide et de la glorification des criminels de guerre.

« J’ai été profondément choquée lorsque, dans le bâtiment de la municipalité et dans des institutions, j’ai vu affichées des images glorifiant des auteurs du génocide », dit-elle. Mais encore plus terrible fut de soupçonner le voisin de ses parents dans la région de Srebrenica, d’être un criminel de guerre et le meurtrier de ses frères.

C’est à ce moment-là qu’elle a compris que sa vocation serait de lutter pour la vérité.

« Moi, membre d’une famille de victimes directes, j’ignorais tout cela. Si je ne parlais pas, comment les autres le sauraient-ils ? », conclut-elle.

Lors de la crise politique de l’année dernière, provoquée par des actes séparatistes de l’entité Republika Srpska, le Centre mémorial a brièvement fermé ses portes. Les employés ont été renvoyés chez eux. Le père de Mirela l’a appris et, terrifié, a cherché sa fille. Ses souvenirs se sont réveillés. « J’ai alors proposé que nous partions tous immédiatement pour Sarajevo ». Malgré la peur, ses parents ont refusé. Ils lui ont demandé de fuir, tandis qu’eux resteraient. Finalement, personne n’est parti.

On lui a offert de l’argent pour ne pas témoigner – il a refusé

À l’autre extrémité de la Bosnie-Herzégovine, au sud, dans une région au climat méditerranéen, sur la route vers la petite ville de Stolac, certains criminels de guerre condamnés ou accusés vivent également librement.

Certains d’entre eux avaient torturé Amer Đulić dans le camp de Koštana bolnica. Cet ancien hôpital spécialisé dans les maladies articulaires fut transformé en 1992 par les forces croates en quartier général de leur police militaire, puis en 1993 en camp pour la population bosniaque.

Amer Đulić devant le bâtiment en ruines de Koštana Bolnica, où il a survécu à la torture alors qu’il avait 17 ans.
© Mediacentar Sarajevo

Ce ne fut que le premier d’une série de camps dans lesquels Amer fut détenu à l’âge de 17 ans. La raison : un « mauvais » nom et prénom dans un projet de nettoyage ethnique mené par des extrémistes croates. Après Koštana bolnica, il fut déporté dans les camps de Dretelj, puis de Gabela et enfin d’Heliodrom. Il a survécu.
Koštana bolnica reste cependant son pire souvenir. « Trois jours là-bas ont été pour moi plus terribles que 230 jours dans les autres camps », raconte-t-il.

« On m’a offert 100 000 marks convertibles (environ 50 000 euros), une voiture et un emploi pour que je ne témoigne pas devant un tribunal en Bosnie-Herzégovine. J’ai refusé », raconte Amer. Selon lui, derrière cette offre se trouvaient à l’époque non pas des individus mais des institutions qui avaient l’intention de dissimuler les crimes. Le courage d’Amer n’aura pourtant pas permis de faire condamner son bourreau, qui a été remis en liberté.

Sans la moindre hésitation, Amer entre dans les ruines de l’ancien camp à Stolac pour nous montrer les pièces où il fut détenu, interrogé, torturé à 17 ans. Là où ses deux cousins ont été tués. Son désir de transmettre la vérité est plus fort que sa douleur.

Pour avoir tenter de créer ce territoire croate « ethniquement pur » en Bosnie-Herzégovine, -notamment à travers les tortures et les meurtres dans ce camp- la direction politique et militaire de l’« Herceg-Bosna » autoproclamée a tout de même été condamnée pour crimes de guerre et crimes contre l’Humanité par le tribunal pénal international à La Haye. Certains de ses exécutants ont aussi été condamnés par des tribunaux de Bosnie-Herzégovine.

Le nettoyage ethnique – par les armes en temps de guerre, par le stylo en temps de paix

Ce nettoyage ethnique mené par les armes pendant la guerre s’est pourtant poursuivi en temps de paix, affirme Đulić, via l’administration. Ainsi la population bosniaque de Stolac, cette ville contrôlée par des nationalistes croates, vit une forme d’apartheid. Elle subit des obstacles à l’emploi dans les institutions publiques et se voit même refuser l’attribution des terrains pour un nouveau cimetière musulman.

La ville est divisée par une ligne invisible entre la population croate et bosniaque revenue après la guerre. Les crimes sont niés. Dans cette région, on voit encore des graffitis à la gloire des criminels de guerre croates.

« Je ne veux pas les saluer. Moi, je marche la tête haute parce que je dis simplement la vérité. Ce sont eux qui baissent la tête », dit Amer à propos de ses rencontres quotidiennes avec des criminels de guerre condamnés à Stolac.

Signatures de prisonniers à l’intérieur de Koštana Bolnica.
© Mediacentar Sarajevo

L’association d’anciens détenus, dont Amer est le président, se bat depuis des années pour transformer le bâtiment en ruine de Koštana bolnica en centre mémoriel. La municipalité de Stolac complique ce projet, et selon Amer, la raison est simple : ils attendent que le bâtiment soit complètement effondré pour empêcher toute mémorialisation.

Dans le camp d’Heliodrom à Mostar, la plus grande ville de la région, un monument a été érigé – non pas aux victimes du camp, mais au Conseil de défense croate qui dirigeait le camp.

Tout cela n’a pas empêché Amer de revenir. « Je suis revenu par défi » dit-il.

Grâce à son talent et à ses succès en basket-ball, son fils a intégré un lycée à Sarajevo. « Le plus dur pour moi, ca a été quand il m’a un jour arrêté en montant dans un bus. Il m’a dit : “Non, papa, celui-ci est pour les Croates, le nôtre est le suivant.” »

Lui reste à Stolac. Il ne renonce pas à son combat pour transformer Koštana bolnica en centre mémoriel. À la question de savoir si sa création apporterait un réel changement entre les communautés, il répond : « Pour nous, les survivants, cela signifierait beaucoup. »

1. Projet de territoire autonome et ethniquement homogène des ethno nationalistes croates pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995).

Traduction : Aline Cateux