Fake News, la deuxième guerre des réfugiés
Segré-en-Anjou à l’heure des derniers murmures du jour. Ce 4 novembre 2025, Alam, Hossein, Kamal, Safi et Ibrahim(1) s’assoient par terre, en cercle, à deux pas de l’entrée du Leclerc. Les réfugiés afghans ont pris l’habitude de se poser ici en fin d’après-midi, après leurs courses, pour préparer leur encas. Ça blague en pachtoune tout en sifflant un Red Bull. Quatre d’entre eux prennent leur service dans la foulée. Ils travaillent de nuit (de 19 heures à 4 heures du matin) dans une entreprise agroalimentaire du coin, à l’entretien des machines. La paie est modeste et la cadence soutenue mais ils ne trouvent rien à y redire. Ils sont rescapés des ténèbres. En Afghanistan, ces trentenaires ont vécu sous la menace des talibans, dont la violence n’a jamais cessé ces vingt dernières années, quand bien même ils n’ont repris le pouvoir qu’en août 2021. Fuir était une question de survie. Alam, chevelure de jais et regard perçant, a choisi d’émigrer en France « pour la liberté et la fraternité ! » Tout sourire malgré des cernes marqués, Hossein a traversé l’Iran, la Turquie et l’Europe en se cachant dans des conteneurs. « Ici, c’est très bien. Très, très bien ! », lance-t-il dans un français sommaire en levant le pouce. Après les routes hérissées d’épines de l’exil, place à la douceur angevine.

La vidéo tournée par Jean-Eudes Gannat (devant), militant d’extrême droite, qualifiant les Afghans de « cousins des talibans ».
© Karoll Petit
Propagation immédiate sur les réseaux
Ce 4 novembre 2025 pourtant, leur vie a obliqué. Jean-Eudes Gannat, jeune militant d’extrême droite siégeant désormais au conseil municipal de Segré, les filme à leur insu devant le supermarché, les accusant de « traîner », de « rien branler » et d’être là « tous les soirs ». Il poste la vidéo sur TikTok avec pour titre : « Marre de vivre avec les cousins des talibans jusqu’au fond de nos campagnes… » Le film, de 22 secondes, se propage illico dans les milieux identitaires, et même au-delà. Alam est prévenu par un collègue, tombé dessus en scrollant sur les réseaux sociaux. « Là, on a eu un gros stress. Très très gros », dit-il en faisant des yeux ronds. Passer pour un assisté, qui plus est islamiste, il ne pouvait imaginer pire. « Pour eux, c’était la panique. Au début, c’est bien simple, ils n’en dormaient plus », raconte Bertrand Even, un bénévole ayant dispensé des cours de Français à Alam et ses camarades à leur arrivée en France. C’est vers lui que, spontanément, les jeunes Afghans se sont tournés en découvrant la vidéo. Les jours suivants, Hossein a décidé de ne plus sortir en même temps que son épouse et leur petit d’un an et demi, histoire de ne pas les exposer. Et si des habitants du coin s’en prenaient aux siens ? Il est présenté tout à la fois comme un parasite et un fou d’Allah… À la peur s’est ajouté l’affront : celui d’être associés aux talibans. Une gifle plus forte encore pour Kamal – lui aussi sur la vidéo -, qui a perdu des proches exécutés par les nouveaux maîtres de Kaboul.
Quatre mois plus tard, l’anxiété reste palpable. Alam, Hossein et les autres redoutent désormais le procès du militant d’extrême droite, le 6 mai prochain. Jean-Eudes Gannat doit en effet comparaître devant le tribunal correctionnel d’Angers, à la demande du procureur, pour « incitation à la haine ». Le prévenu, que nous avons contacté, assume l’expression “ne rien branler”, décrivant le petit groupe d’Afghans comme étant « assis des heures sur le bitume« . Il persiste, par ailleurs, à les considérer comme des « cousins des talibans« , se fondant sur de supposées études sur les mariages intra familiaux en Afghanistan. La Ligue des droits de l’homme, elle, s’est constituée partie civile. Sauf volte-face, les Afghans, eux, ne devraient pas venir témoigner à la barre. La peur, toujours. « Comment pourraient-ils envisager de venir sereinement ? Leur simple présence devant un supermarché a entraîné cette infâme injure raciste, avec un écho national et international », soupire leur avocat, Me Jean Bary.

Me Jean de Bary, l’avocat des Afghans filmés par le militant d’extrême droite.
© Karoll Petit
Héros malgré eux d’un mauvais scénario
La vidéo reste accessible en ligne. Le militant identitaire a été sommé de la retirer de TikTok mais, avant d’obtempérer, il a appelé ses abonnés à la reposter : « Décrire le réel est interdit ! Puisque la vérité dérange, je vous demande de la faire tourner au maximum. » La viralité a joué à plein, accentuant encore la vulnérabilité des Afghans. Le film a dépassé les deux millions de “vu” et a même franchi les frontières. Il a été visionné… jusque dans leur pays. « Ma famille l’a vue. Elle ne comprend pas. Elle me demande ce que j’ai fait de mal », déplore Hossein. Idem pour Alam. Considérés jusque-là comme des modèles de réussite par leurs proches, ils passent désormais pour des voyous. Et, après l’enfer, expérimentent une nouvelle forme d’insécurité sur une terre qu’ils imaginaient paisible. Sa cause : les fake news.
“Se faire le plus petit possible”
Dématérialisées, virales, parfois sophistiquées, les fausses informations trouvent, avec les réfugiés, des « instruments » de choix pour dénoncer les prétendus excès de l’immigration. Eux ne peuvent se défendre. Ils ne connaissent pas le droit et maîtrisent encore moins les rouages de notre système administratif. Pire, craignant d’être expulsés, ils n’osent faire de vagues depuis leur siège éjectable. Leur lot : subir, seuls ou avec leurs proches, en silence. Une manière de se protéger. « Après les violences subies, beaucoup de réfugiés expriment le désir de se faire les plus petits possible, de ne pas déranger, afin de ne pas s’exposer à des soucis avec les autorités » explique Lucia Bley, psychologue clinicienne au centre Primo Levi. Une réaction également guidée par une crainte profonde : celle d’être perçu comme fautif, de ne pas être cru. « Cette peur, certains l’ont déjà éprouvée lors de leur demande d’asile, lorsqu’il leur a fallu démontrer ce qu’ils avaient enduré dans leur pays, ajoute Lucia Bey. Chez certains d’entre eux, cela redouble le traumatisme ».

Sur YouTube, l’extrême droite a propagé une fake news laissant penser que les réfugiés étaient hébergés à l’intérieur du château alors qu’en réalité ils sont dans une ancienne résidence étudiante située dans le parc du château de Grignon (Yvelines).
© Capture d’écran YouTube
En 2024, c’est au détriment de quelque 190 exilés de l’Est de la RD Congo, de Somalie ou encore du Burundi et du Rwanda que les fake news démontrent leur propension à s’attaquer aux plus fragiles. Dans la soirée du 26 février cette année-là, l’association Emmaüs Solidarité loge ces réfugiés, qui avaient obtenu l’asile à Mayotte, dans une résidence étudiante mise à disposition par l’État dans le parc du château de Grignon, dans les Yvelines, ayant longtemps hébergé l’école AgroParisTech. Le jour même, un post du président du RN Jordan Bardella ironise sur les réseaux sociaux : « Entrez clandestinement à Mayotte, vous pourrez être rapatriés en métropole et logés dans un château du XVIIe siècle ! » Des abonnés repostent le message aussitôt. Le lendemain, c’est une autre figure de l’extrême droite qui réagit sur X : Marion Maréchal Le Pen, qui dénonce la présence de « près de 300 migrants africains tout droit arrivés de Mayotte » dans « un bijou de notre patrimoine et de notre histoire ». « Nos châteaux sont aujourd’hui transformés en camp de migrants », s’indigne-t-elle. Le chiffre est gonflé, le terme de « migrants » remplace celui de « réfugiés » – un statut attribué aux termes d’une procédure juridique -, les chambres de l’école sont confondues avec le château mais une fois encore, qu’importe : les fake news, que Marion Maréchal Le Pen répètera le lendemain sur sa chaîne YouTube, se propagent sur les réseaux. Et, le 3 mars, des militants d’extrême droite débarquent à Grignan, lançant des fumigènes et entonnant des chants racistes dans le parc du domaine. « Les réfugiés ont eu peur que les militants s’attaquent à eux », se souvient Lotfi Ouanezar, directeur d’Emmaüs Solidarité. Et, alors que leur séjour devait durer quelques mois, il est écourté par l’État pour éviter tout nouveau débordement. Les intéressés seront relogés en région.
Exfiltration immédiate, ou le traumatisme de l’exil réactivé
C’est aussi le choix que feront les institutions, un an et demi plus tard, à Charenton-le-Pont. À la fin de l’été dernier, une rumeur colporte que des Gazaouis sont hébergés dans les locaux même de la mairie de cette petite ville du Val-de-Marne. Un supposé traitement de faveur dénoncé le 12 septembre dans un bandeau sur CNews. « À Charenton-le-Pont, des habitants s’opposent à l ‘accueil de réfugiés gazaouis logés dans l’hôtel de ville », y affirme la chaîne, qui n’a pas répondu à nos sollicitations. Les réseaux sociaux s’emballent. Le maire dément, dénonçant une « manipulation politique » : les Palestiniens n’ont, en effet, jamais été accueillis à la mairie.
La réalité, la voici : cinq Gazaouis – deux adultes et trois enfants – ont bénéficié d’une évacuation sanitaire organisée par le ministère des Affaires étrangères. L’association France Horizon, qui gère leur prise en charge dans l’Hexagone, leur a trouvé un hébergement à Charenton pour qu’ils soient proches des deux grands hôpitaux pédiatriques de l’Est parisien. Quant aux « habitants » scandalisés par leur présence, on n’en trouve point trace ; la fronde émane en réalité d’une certaine ‘Amicale des commerçants et riverains du val de Marne’. « Nous n’avions jamais entendu parler de cette structure avant », assure une source au cabinet du maire. Ni après, d’ailleurs. Tout porte à croire qu’elle a été créée pour l’occasion… Qu’importe, les institutions préfèrent éteindre l’incendie et protéger les exilés en les exfiltrant au plus vite. « En 48 heures, ils avaient quitté la ville », poursuit une source à la mairie. Destination : une localité tenue secrète afin de garantir leur sécurité et éviter toute nouvelle controverse. La répétition, pour eux, d’un scénario déjà vécu et de l’angoisse qui a pu l’accompagner. “En cas d’évacuation précipitée, le pays d’accueil n’est plus perçu comme le refuge qu’il était censé être. Être déplacé dans l’urgence réactive parfois le traumatisme de l’exil, de la fuite du pays natal qui s’est parfois décidée en quelques heures…”, décrypte la psychologue Lucia Bley.
Un outil au service de la propagande
Les fakes news peuvent aussi réserver aux réfugiés des abjections qu’ils n’auraient jamais imaginées. Faiza Najjar, arrivée de Gaza au Canada en 2024, en a fait la terrible expérience. En juillet 2025, elle accueille à l’aéroport de Toronto quatre de ses enfants et sept de ses petits-enfants, jusqu’alors restés dans l’enclave. Dans la foulée, des photos ainsi qu’une vidéo de leurs retrouvailles, vue plus de 300 000 fois, circulent sur les réseaux, accompagnées de commentaires sur sa corpulence, exploitée pour nier la malnutrition de masse dans l’enclave. « En tant que mère, cela m’a vraiment dévastée », a-t-elle confié à l’AFP.
Une instrumentalisation de l’apparence physique dont Faiza Najjar n’est pas la seule victime. D’autres ressortissants de Gaza ont été montrés du doigt sur les réseaux avec des réactions du type : « Gras comme des porcelets ces Palestiniens. », ou encore « De bien beaux bébés joufflus. » « La famine à Gaza ? »… Dans la guerre des images entre Israël et le Hamas, une telle fake news s’apparente à une technique. Le contexte de l’époque permet de mieux comprendre. En juillet dernier, l’indignation monte alors que la famine menace à Gaza et que des cargaisons d’aide, envoyées par les organisations internationales, attendent aux portes de l’enclave. Montré du doigt, l’État hébreu dément tout blocage, comme il démentira l’état de famine, pourtant confirmé par l’ONU le 22 août dernier. S’en prendre à l’apparence de Faiza Najjar vise à étayer ces dénégations. Et ce, avec une redoutable efficacité.
“Une fake news bien faite, si l’on peut dire, repose la plupart du temps sur un certain nombre de préjugés déjà présents, explique le spécialiste Arnaud Mercier, qui enseigne les sciences de l’information à l’Université Panthéon Assas(2). Elle récite quelque chose qui existe déjà, n’inventant rien qui n’ait pas déjà un substrat culturel.” En l’occurrence, la suspicion vis-à-vis des réfugiés, objets de multiples clichés exacerbés par le conflit en cours entre Israël et le Hamas.
Une autre victime gazaouie, elle aussi raillée sur les réseaux pour son surpoids, s’est opposée in extremis à la publication de son témoignage après s’être longuement ouverte à nous. Par peur, probablement, de relancer la machine. « En fuyant leur pays, certains réfugiés ont parfois le sentiment de perdre la maîtrise de leur destin, explique aussi Lucia Bley. Or, la fake news peut venir réactiver cela car, à travers elle, ils deviennent un objet du discours de l’Autre. C’est ce dernier qui maîtrise le narratif. L’exilé, lui, n’a pas voix au chapitre ; il se trouve dépossédé de sa capacité à se raconter ».
Saper la crédibilité de l’information
Les fake news font perdre confiance à ceux qu’elles instrumentalisent, mais aussi au public qu’elles visent. Olga Prokopieva ne le sait que trop bien. À la tête de l’ONG Russie Libertés, cette Franco-russe voit son combat pour la démocratie dans son pays natal dénigré à la moindre occasion sur les réseaux. Parmi les dernières attaques en date, des dizaines de réponses à son post sur Facebook commémorant, le 17 février, la mort de l’opposant Alexeï Navalny dans des circonstances troubles, en prison, en 2024. « Comme c’est bizarre, ceux qui ont mené l’enquête sont étrangement ceux qui financent l’enquête contre la fédération de Russie », ironise l’un des internautes dans une allusion à la prétendue partialité des investigations sur le décès du détracteur de Poutine, menées par cinq pays européens. « C’était un agent de l’étranger recruter dans son ONG pour déstabilisé la Russie (un traître) », assure un autre, avec une orthographe toute fantaisiste, en reprenant une accusation qui frappe de nombreuses voix critiques en Russie. De tels messages ne vont pas jusqu’à redorer le blason du Kremlin aux yeux du public. Mais à tout le moins, ils disqualifient le combat visé. « Quand les gens ont l’impression de ne pas pouvoir savoir la vérité, ils finissent par se désintéresser », regrette Olga Prokopieva. C’est là toute la perversité du mécanisme des fakes news, comme l’explique le spécialiste Arnaud Mercier : “ Elles instillent le poison du doute. En se multipliant, elles donnent l’impression qu’on ne peut plus faire la différence entre le faux et le vrai. Tout est suspect.” Y compris les combats les plus nobles.
Comme des armes de longue portée, les fausses informations permettent à Moscou d’attaquer au-delà du champ de bataille. Les réfugiés ukrainiens en Europe de l’Ouest, et notamment en France, sont ainsi particulièrement exposés. Entre imitation de circulaires administratives et faux reportages, les campagnes de désinformation s’y multiplient avec un même objectif : « Dissuader les Ukrainiens de rentrer dans leur pays », explique Volodymyr Kogutyak, vice-président du Congrès mondial des Ukrainiens, basé à Paris. Une manière d’affaiblir Kiev sur tous les plans : non seulement militaire et économique, mais aussi démographique…
En janvier, une vidéo circule ainsi sur les réseaux montrant Volodymyr Zelensky, Emmanuel Macron et le premier ministre britannique Keir Stammer signant tour à tour un document officiel. « La Pologne, l’Allemagne et la France ont promis de renvoyer plus de 40 000 conscrits en Ukraine dans les deux mois pour servir dans l’armée », alerte le sous-titre, en anglais, expliquant que leur engagement figure dans la déclaration signée lors de leur rencontre à Paris, le 6 janvier dernier.
En évoquant la perspective repoussoir de la conscription, la fake news entend inciter les Ukrainiens à demander l’asile en France pour y échapper. La protection qu’ils peuvent obtenir dans ce cas les prémunit en effet d’un envoi au front, mais elle implique aussi l’impossibilité de tout retour dans leur pays. Et ce contrairement à la « protection temporaire », pour laquelle beaucoup ont opté à ce jour, qui permet des allers-retours entre la France et leur pays pour des formalités, rendre visite à leur famille…

L’écrivaine et poétesse iranienne, réfugiée en France, Mahtab Ghorbani, à son domicile en Île-de-France, le 1er avril.
© Odhran Dunne
Piège tragique
En faisant mine de les protéger, la fake news entend donc les éloigner durablement de leur terre. Et les condamne à une culpabilité qui vient s’ajouter à celle d’avoir fui, immanquablement ressentie par tous les exilés. Et si, en plus d’avoir abandonné ma communauté, je l’avais desservie par ma crédulité ? Un piège tragique pour cette mère enfin autorisée par Moscou à aller chercher le corps de son fils mort dans le Donbass, un territoire ukrainien occupé par la Russie. Celle-ci n’a pu faire le voyage, bloquée en France par son statut de réfugiée, obtenu après avoir mordu à la fake news. “Nous passons notre temps à informer les Ukrainiens en France sur l’intérêt de la protection temporaire, leur expliquant que l’asile n’est pertinent que dans des cas très précis”, rappelle pourtant Volodymyr Kogutyak.
D’Afghanistan, d’Ukraine ou de Gaza, les réfugiés sont pris à parti moins pour ce qu’ils sont que pour ce qu’ils représentent. Mais il arrive aussi – c’est plus rare – qu’ils soient visés ad hominem par des attaques qui, dans ce cas, émanent le plus souvent de leur pays natal. Objectif ? Les discréditer sur leur terre d’accueil. Certains exilés syriens en France ont ainsi eu à subir des mensonges montés de toutes pièces par le régime de Bachar Al-Assad. Idem de certains Iraniens opposés au régime des Mollahs.
Mahtab Ghorbani, 42 ans, fait partie de ces victimes. Cette poétesse aux épaules frêles et au parler cash a toujours clamé haut et fort son opposition à la théocratie au pouvoir. Portant ses convictions féministes en étendard depuis l’adolescence, elle avait déjà été incarcérée trois fois à la trentaine. En 2016, sur le point d’être renvoyée une quatrième fois derrière les barreaux, elle décide de fuir le pays avec sa fille de sept ans. Le grand saut.
Réfugiée en France depuis, la quadragénaire dénonce encore et toujours le régime ; elle intervient dans les écoles, au Sénat, sur scène aux côtés des journalistes de Charlie Hebdo… Malgré les milliers de kilomètres qui la séparent de Téhéran, elle lutte avec ses compatriotes restés au pays. Elle a ainsi battu le pavé parisien en soutien au mouvement « Femme, vie, liberté » ou encore ardemment milité pour que les Gardiens de la révolution soient estampillés ‘organisation terroriste’.

Elle est victime, sur les réseaux sociaux, de fake news de la part de proches du régime iranien, visant à décrédibiliser son action et son engagement politique.
© Odhran Dunne
Traquée par Téhéran jusqu’en France
Les agents du régime l’ont à l’œil… jusqu’à Paris. « Un jour, des inconnus sont même rentrés dans mon appartement, ils ont déchiré les livres, brisé les bouteilles d’alcool… sans rien voler ! » Un avertissement, clairement. Les attaques ont peu à peu changé de nature. De nombreux messages sur les réseaux laissent désormais entendre qu’elle ne serait pas opposante. « C’est délirant ! Certains de ces messages disent que je n’ai pas été emprisonnée en Iran, que mes livres ne sont pas censurés là-bas. C’est aberrant ! » Pourquoi de telles accusations ? « Pour me faire taire. On me décrédibilise pour que je ne sois plus invitée, que je puisse plus dénoncer le régime ».
Elle nous montre l’un de ces tweets, postés le 2 octobre sur X (ex-Twitter). Il affirme qu’elle « travaille pour la République islamique et se construit un CV de militante politique ‘amie du peuple’ ». Il émane d’un Iranien exilé en Norvège. Pourquoi s’en prendre à elle alors qu’il a lui-même fui les mollahs ? « Certains réfugiés le font par peur, notamment quand le régime menace leur famille restée au pays ». D’autres sont mus par l’appât du gain : « Le régime retourne certains d’entre eux en les payant. Cela divise la diaspora… Idéal pour le pouvoir en place ! »
Mahtab a décidé de porter plainte contre l’auteur de ce tweet. Six mois plus tard, elle n’a pas nouvelle de la justice et se fait doucement une raison : « Ces fake news sont publiées sur des comptes étrangers. On m’a prévenu que la procédure serait longue, complexe… » Mais pas forcément perdue d’avance, surtout avec un bon avocat ? « Mais je suis exilée, mère isolée, écrivaine, comment voulez-vous que je me paie un avocat ? » Bataillera-t-elle quand même ? Elle promet que oui. Son regard dit peut-être.
Ces messages vont au-delà de la simple diffamation ; c’est son identité même qui est ici en jeu. « Tous ces mensonges disent l’inverse de ce que je suis. Ils nient mon passé, mes combats ». Ses sacrifices, aussi : la prison, l’exil, l’arrachement aux siens. « Fuir son pays, c’est recommencer à zéro. En dessous de zéro même ! Quand je suis arrivée en France, je vivais avec ma fille dans une chambre de 6 m2. Sans toilettes, sans frigo. C’est ça l’exil… » Et il y a plus douloureux encore : l’abandon de sa langue maternelle. « En persan, je peux m’exprimer comme une écrivaine et une poète. En français, j’ai le vocabulaire d’une enfant. C’est terrible, ça ». Et la voilà sommée de se justifier face aux rumeurs. Surtout, Mahtab redoute qu’à terme, en cas de changement de régime, ces fake news hypothèquent son avenir en Iran, elle qui répète à l’envie « si le régime tombe, ma valise est prête ! »
1. Les prénoms ont été modifiés.
2. Auteur de Les mots de la désinformation et de la manipulation, Presses universitaires du Midi, 140 p., 12 euros
Ce reportage a été produit dans le cadre du projet WAR & LIES : Guerres et mensonges, le coût humain de la désinformation, financé par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et mis en œuvre par la Fondation Mediacentar (Bosnie-Herzégovine), After War (France) et l’Institut régional pour le développement de la presse (Ukraine). Le contenu relève de la seule responsabilité de son ou ses auteurs et ne reflète pas nécessairement les opinions de l’OIF ou des organisations chargées de la mise en œuvre du projet.


War and Lies - Le workshop
Au programme de ce workshop mis en oeuvre par Mediacentar Sarajevo: rencontre avec l’équipe de formateurs venus d’Ukraine, de France et de Bosnie, présentations sur la circulation des fake news en temps de guerre et d’après-guerre, études de cas en Bosnie et en Ukraine, partage de techniques de déconstruction des fausses informations, réflexion sur les angles de reportages racontant les conséquences concrètes de la désinformation dans ces contextes…
L’un des formateurs ukrainiens, dont l’identité ne peut être révélée a partagé son histoire personnelle:
“J’ai dû fuir Louhansk en 2014, puis Severodonetsk où je m’étais réfugié après 2022. Mes parents ne peuvent pas quitter le territoire sous occupation. Je ne les reverrai probablement plus jamais, je ne pourrai pas les enterrer et ils ne connaîtront pas mes enfants.

« Tout cela à cause des mensonges de guerre. La désinformation a été utilisée comme outil politique pour justifier l’invasion de Louhansk en 2014. Elle est utilisée par les Russes pour couvrir des crimes de guerre, ou arnaquer les familles de prisonniers. Il est arrivé que les forces russes publient une fausse information sur Telegram, annonçant une évacuation pour des raisons tactiques. Ça a eu des conséquences dramatiques : des civils ont cru devoir réellement évacuer et se sont retrouvés sous le feu de l’ennemi, » a-t-il expliqué.
War and Lies - Les journalistes sélectionnés
FRANCE
Marianne Meunier
Journaliste à La Croix, cheffe adjointe du service Culture après avoir dirigé les rubriques Moyen-Orient et Europe du service International, elle est spécialiste des questions internationales.
Elle mène de grandes enquêtes sur les enjeux culturels en contexte de conflit (patrimoine en danger, artistes en exil, trafics d’antiquités) ainsi que sur la littérature étrangère. Lauréate du Prix Louise Weiss du journalisme européen et du Prix franco-allemand du journalisme, elle allie expertise géopolitique et attention aux dynamiques culturelles et mémorielles.
FRANCE
Marie Boëton
Grand reporter à La Croix L’Hebdo, Marie Boëton couvre des sujets liés à la justice, aux droits humains et aux engagements citoyens, en France comme à l’international.
Membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), elle intervient régulièrement sur les antennes de Radio France. Lauréate du Prix Reporters d’Espoirs et du Prix Varenne, elle développe un journalisme attentif aux enjeux démocratiques et aux trajectoires de résistance contemporaine.
BOSNIE
Maida Saljanovic
Journaliste et chercheuse spécialiste des formes contemporaines de désinformation genrée et des discours de haine, elle a publié plusieurs recherches sur les fake news et les pratiques médiatiques en Bosnie-Herzégovine. Au War Childhood Museum de Sarajevo, elle développe des stratégies narratives éthiques fondées sur des témoignages d’enfants en temps de guerre.
BOSNIE
Edvin Ćudić
Journaliste et militant des droits humains basé à Sarajevo, Edvin Ćudić est spécialisé dans la justice transitionnelle, la mémoire des crimes de guerre et la réconciliation dans l’espace post-yougoslave. Président de l’association UDIK, il coordonne des initiatives régionales autour de la mémoire, du dialogue intercommunautaire et de la reconnaissance des crimes de guerre, tout en collaborant avec plusieurs médias de la région.
BOSNIE
Rijad Cerić
Journaliste multimédia basé à Sarajevo, diplômé en sociologie, Rijad Cerić travaille pour plusieurs médias indépendants en Bosnie-Herzégovine. Son travail combine reportages, analyses sociales et formats numériques, avec un focus sur les enjeux post-conflit, la mémoire, l’éducation aux médias et les dynamiques de désinformation, qu’il aborde également sous un angle narratif et pédagogique.
BOSNIE
Vladimir Kovačević
Basé à Banja Luka, en Republika Srpska, Vladimir Kovacevic est un journaliste d’investigation qui enquête sans relâche sur la criminalité et la corruption au sein de toutes les institutions de son pays malgré une tentative d’assassinat dont il a été la cible en août 2018. Les agresseurs ont été arrêtés et condamnés, mais les commanditaires de l’attaque n’ont jamais été identifiés.
« La désinformation est un enjeu majeur dans notre société, même trente ans après la guerre. Elle est aujourd’hui plus présente que jamais, des deux côtés du conflit. C’est très difficile à appréhender, mais ce n’est pas impossible. Le workshop de War & Lies m’a permis de découvrir des outils que je ne connaissais pas, et qui permettent notamment de détecter de fausses images. »
UKRAINE
Iryna Synelnyk
Journaliste indépendante de Chernihiv désormais basée à Pristina au Kosovo, Iryna Synelnyk couvre depuis plus de vingt ans l’actualité locale et nationale pour l’agence UNIAN et le Chernihiv Media Group. Depuis le début de l’invasion russe, elle se concentre sur les conséquences sociales de la guerre : violences sexuelles liées au conflit, personnes disparues, crimes de guerre et campagnes de désinformation.
Elle a elle-même été la cible d’une attaque informationnelle lorsque son média a été piraté et son nom et identité détournés dans une publication portant sur des fausses négociations de paix.
UKRAINE
Alona Malichenko
Journaliste d’investigation et fact-checkeuse basée dans la région de Poltava, Aliona Malichenko est spécialisée dans la lutte contre la corruption et la désinformation. Après plusieurs années comme reporter télévisée, elle s’est tournée vers l’investigation.
Formée dans plusieurs structures/worshop d’investigation (Kyiv Media School, OCCRP standards), experte en OSINT, elle développe des enquêtes sur la propagande russe, la manipulation médiatique et les stratégies d’influence.
UKRAINE
Liubov Velychko
Journaliste d’investigation basée à Kyiv, Liubov Velychko est reconnue pour ses enquêtes sur la corruption, les réseaux de désinformation et les influences politiques et économiques. Spécialiste de l’OSINT, elle excelle dans le traçage d’empreintes numériques, l’analyse de réseaux et l’exploitation de grands ensembles de données.
Lauréate de plusieurs prix nationaux d’investigation, elle a collaboré avec des médias ukrainiens et participe à des investigations transfrontalières régulièrement citées par des médias internationaux. Fellow de la Bertha Foundation et de Global Press, elle est également formatrice pour des journalistes régionaux.
UKRAINE
Olena Solodovnikova
Journaliste, réalisatrice et autrice basée à Kyiv, Olena Solodovnikova développe une approche hybride entre investigation, documentaire et production multimédia. Elle a réalisé plusieurs films documentaires consacrés à la guerre, aux traumatismes (notamment le PTSD), aux crimes contre le patrimoine culturel ukrainien et aux transformations politiques post-Maïdan.
Elle mène des enquêtes transfrontalières soutenues par des fondations européennes et participe à des programmes internationaux (DW Academy, Journalism Fund, IWPR). Autrice d’un livre publié en 2023, elle travaille également sur les enjeux de mémoire, d’identité culturelle et de migrations.
War and Lies - Les organisations partenaires
Mediacentar Sarajevo
Basée en Bosnie-Herzégovine, il s’agit d’une organisation indépendante à but non lucratif engagée dans l’éducation aux médias, la formation des journalistes et la recherche sur la désinformation et les discours de haine.
Depuis sa création, elle a mis en place plus de 230 programmes de formation, réunissant plus de 2 000 participants issus de Bosnie-Herzégovine et de la région. Son action vise à renforcer les liens entre société civile et médias afin de soutenir la démocratie et les droits humains dans les Balkans. Mediacentar joue également un rôle clé dans la promotion de normes journalistiques éthiques ainsi que les récits liés aux crimes de guerre et à leur négation.
Une expertise essentielle dans les contextes post-conflit.
Regional Press Development Institute RPDI - Інститут розвитку регіональної преси ІРРП
L’Institut pour le développement de la presse régionale est une organisation ukrainienne à but non lucratif, qui soutient le journalisme indépendant en Ukraine, en particulier en dehors de la capitale, où sont concentrés les grands groupes médiatiques.
Le RPDI propose des programmes de formation pour les journalistes d’investigation, un service de fact-checking, une assistance juridique y compris la saisie de requête auprès de la Cour européenne des droits de l’homme.
Depuis 2018, le RPDI mène notamment l’initiative « Behind the News », destinée à renforcer l’esprit critique au sein de la société civile. Parmi les réussites: 50 conférences sur l’éducation aux médias destinées à 2 000 étudiants et activistes + Une campagne en ligne qui a touché 8 millions de personnes sur Facebook en 2024.
Une autre initiative majeure du RPDI : la Conférence des journalistes d’investigation ukrainiens: un événement phare qui rassemble chaque année près de 200 journalistes venus d’Ukraine et de l’étranger…
War and Lies - Appel à candidatures
Les candidatures sont ouvertes pour une formation unique et internationale qui réunira des journalistes de Bosnie-Herzégovine, de France et d’Ukraine.
Pendant deux jours, les participants enrichiront leurs connaissances pour lutter contre la désinformation via des récits incarnés afin de raconter les drames humains produits par les fake news.
Cette formation est organisée dans le cadre du projet WAR & LIES : Guerres et mensonges, le coût humain de la désinformation, porté par la Fondation Mediacentar Sarajevo (Bosnie-Herzégovine), After War (France) et le Regional Press Development Institute (Ukraine).
à propos de la formation
- Durée : 2 jours intensifs
- Lieu : Sarajevo, Bosnie-Herzégovine
- Dates : 13 & 14 janvier 2026
- Nombre de participants : 10 journalistes (4 de Bosnie-Herzégovine, 4 d’Ukraine et 2 de France)
- Langue de travail : anglais (la formation se déroulera intégralement dans cette langue)
La formation sera animée par des journalistes, mentors et formateurs expérimentés issus des trois pays partenaires.
Elle portera sur :
- Les techniques du reportage ;
- Les méthodes de vérification des faits dans des contextes complexes ;
- La construction de récits qui aident les publics à mesurer les conséquences et les dangers de la désinformation.
Les participants développeront leur idée de reportage pendant les ateliers et recevront un accompagnement individuel. Leur reportage sera centré sur l’impact que la désinformation peut avoir sur la vie de personnes vivants dans des contextes de conflit ou de post- conflit.
Les candidats devront joindre à leur dossier une lettre d’intérêt du média pour lequel ils travaillent – ou, dans le cas des pigistes, d’un média – confirmant leur volonté de publier l’article produit dans le cadre du programme.
programme et accompagnement
- Deux jours d’ateliers pratiques encadrés par des journalistes et experts internationaux.
- Une approche mêlant fact-checking, reportage et narration visuelle.
- Des outils concrets pour vérifier l’information et lutter contre la désinformation.
- Un accompagnement personnalisé pour développer un projet de reportage en commun avec l’autre journaliste français·e sélectionné·e.
- Des échanges entre journalistes de Bosnie-Herzégovine, de France et d’Ukraine, pour partager expériences et bonnes pratiques.
mentorat et bourses
À l’issue de la formation, les participants sélectionnés bénéficieront d’un programme de mentorat de quatre mois.
Accompagnés par les mentors des organisations partenaires, ils produiront leur propre reportage sur les conséquences de la désinformation dans un contexte de guerre ou d’après guerres dans leur propre pays .
Les participants recevront une bourse de 600 euros brut pour la production de leur reportage.
Les frais de voyage, d’hébergement et de production visuelle seront pris en charge par le projet, dans la limite d’une enveloppe de 900 euros, et uniquement pour des reportages réalisés dans le pays de résidence des participants.
frais de participation
Aucun frais d’inscription.
Les frais de voyage, d’hébergement et de restauration à Sarajevo sont entièrement couverts par les organisateurs.
critères d’éligibilité
La formation est ouverte aux journalistes qui :
- Vivent et travaillent en Bosnie-Herzégovine, en France ou en Ukraine ;
- Comptent au moins une année d’expérience professionnelle (presse écrite, en ligne, radio, télévision ou multimédia, photographique) ;
- S’intéressent aux thèmes de la désinformation, des droits humains, et aux contextes de conflit et post-conflit ;
- Maîtrisent parfaitement l’anglais, à l’écrit comme à l’oral (obligatoire, la formation étant en anglais) ;
- S’engagent à participer activement à l’ensemble de la formation et au programme de mentorat.
dossier de candidature
- CV (2 pages maximum).
- Lettre de motivation (700 mots maximum) expliquant votre intérêt pour cette formation et l’idée sous forme de pitch développé du reportage que vous souhaitez écrire. Ce pitch doit présenter : le sujet et son importance, l’angle, les personnages et les lieux de reportage envisagés en France.
- Un exemple de travail journalistique publié (lien ou PDF, en langue originale).
- Une lettre d’intérêt d’un média confirmant sa volonté de publier le reportage produit.
critères de sélection
Une attention particulière sera accordée aux candidats :
- Ayant déjà travaillé sur la désinformation, les conflits, les droits humains, l’égalité de genre.
- Faisant preuve d’un réel intérêt pour le travail en équipe et les collaborations internationales
- Ayant une vision claire de la manière dont cette formation pourra nourrir et renforcer leur parcours professionnel.
Les candidats présélectionnés pourront être invités à un entretien en ligne dans le cadre de la sélection finale.
candidatures et date limite
Les dossiers complets doivent être envoyés à : contact@afterwar.info
avec pour objet : « Candidature – Formation WAR & LIES, le coût humain de la désinformation »
Date limite : 15 décembre 2025
informations complémentaires
Contact : contact@afterwar.info
organisateurs et partenaires


Cette formation s’inscrit dans le cadre du projet WAR & LIES : Guerres et mensonges, le coût humain de la désinformation, mené avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie dans le cadre de son programme Jumelage entre initiatives francophones de lutte contre les désordres de l’information.








